Entretien avec Jean Chauma

Jean Chauma au salon du livre, © L'Hebdo

Amandine Glévarec – Ma première surprise en lisant À plat a été de me retrouver dans la tête de Jean, qui ne pense pas – à proprement parler – mais qui est plutôt le jouet de ses impulsions, bien qu’il croie maîtriser sa vie. Même quand un doute lui naît, il continue droit dans le mur. Comment, pourquoi, vit-on comme ça ?

Jean Chauma – Jean ne pense pas à proprement parler mais nous dirons qu’il n’est pas le seul.
Nous pouvons dire aussi que beaucoup de gens qui pensent maîtriser leur vie agissent par impulsions. Maître Freud a dit cela beaucoup mieux que moi et dans le détail. Chez mon personnage ce que je trouve intéressant c’est que c’est un « passeur à l’acte ». Si je parle bien de tout le monde le passage à l’acte met en évidence le hiatus entre faire et penser.

Le doute hélas ne suffit pas à éviter la catastrophe.
Jean est un voyou mais les voyous sont des gens/Jean comme les autres. La seule différence c’est la Mentalité qui est la grille de lecture du monde et du rapport aux autres des voyous. Et aussi le passage à l’acte, mais qui n’est pas exclusif aux voyous.
Mon personnage s’appelle Jean/gens. Dans d’autres romans il s’appelle Claude qui veut dire boiteux, Claude/Boiteux.

A. G. – La seconde question vient très logiquement puisque votre protagoniste s’appelle Jean, tout comme vous désormais. Pour les lecteurs qui ne vous connaitraient pas encore, à quelle part d’autobiographie peuvent-ils s’attendre en vous lisant ?

J. C. – Il y a une règle, qui, pour moi qui ai peu d’espoir en Dieu est aussi La Question.
Rien ne vient de rien.
Je puise donc mon imaginaire dans la réalité.
Dans mon vécu.
Dans la mémoire de mon vécu.
Mais surtout dans l’analyse de la mémoire de mon vécu.
Je rajoute à cela l’expérience plus récente.
Pour fixer mon imaginaire dans mon synopsis je me présente des personnages à qui je donne deux, trois identités réelles que j’amalgame.
Comme le dit le producteur de film Marchal pour son film Le Gang des Lyonnais, il n’y aurait pas dans ma biographie de quoi faire un roman.
Ensuite ce qui est jouissif dans l’écriture c’est l’imaginaire et moi depuis l’adolescence je cherche à m’amuser.
Enfin on dit plus de chose dans un roman quand dans une biographie.

A. G. – Jean vit dans un monde d’hommes, la notion de groupe reste primordiale, bien qu’il ait sa réputation personnelle dont il semble croire qu’elle a dépassé les limites de son quartier. Les femmes sont présentes, bien sûr, mais servent surtout à assouvir de nouvelles pulsions, sexuelles, récurrentes. Je vais me la jouer fleur bleue, mais l’amour dans tout ça ?

J. C. – Les pulsions sexuelles de mes personnages.
C’est une grande question des journalistes… femmes.
C’est l’une des critiques négatives que j’entends ou sous entends sur mes romans.
Et j’avoue que j’ai un peu peur d’être enfermé comme romancier des pulsions sexuelles même par les critiques amis.
Donc allons sur la pointe des pieds.
Confidence : je suis un jeune homme de juste après mai 1968, période bénie, la révolution aux USA et à Paris a ouvert les gens à la sexualité.
Mais, en France on reste encore sous la morale d’avant 68.
Situation érotique explosive, l’interdit d’avant mélangé à la liberté d’après.
Ce qui aujourd’hui est redevenu pulsion sexuelle a été, pendant un court moment, liberté.
La sexualité pulsive ou pas n’est elle pas toujours un peu récurrente ?
L’amour, vous voulez dire l’amour romantique ?
Je me suis mis à me méfier comme de la peste de cette idée, concept, philosophie romantique, que ce soit pour les sentiments ou pour les idées.
On me reproche les pulsions sexuelles de mes personnages hommes, mais jamais des femmes. Sous entendu les femmes n’ont pas de pulsions sexuelles et ce n’est que la vision d’un romancier mâle sur les femmes.
Enfin il me semble avoir mis une sorte de tendresse dans les pulsions sexuelles de mon personnage.
Par contre j’accepte volontiers de dire que mes personnages comme les personnages de James Bond, SAS et autres on une forte activité sexuelle. C’est amusant aussi.

A. G. – Les seules femmes auxquelles Jean semble être attaché sont sa mère – dont il se souvient surtout de l’avoir vue accoucher sur la table de la cuisine – et une dame bien plus âgée que lui qui tient une boutique de lingerie. Même adulte, le rapport avec la mère reste donc au centre de la construction d’un individu ?

J. C. – Le rapport à la mère (et au père) n’est pas le centre de la construction mais sa base, le fondement souterrain de l’individu, c’est ce qui le met au monde.

La dame plus âgée, que vous pouvez retrouver dans Le Banc, c’est la conscience alliée à l’esthétique qui se présentent à mon personnage comme une possibilité.
C’est aussi le piège, car cette « conscience-esthétique » cache la réalité du monde tel qu’il est.

A. G. – Jean ne travaille pas mais braque des banques. Pourtant le besoin d’argent ne se fait pas vraiment ressentir dans À plat. Qu’est-ce qui le motive finalement ? Sa femme semble prête à l’entretenir bien volontiers, rien que pour avoir un homme à la maison. La lectrice que je suis a du mal à comprendre pourquoi il y va, malgré les doutes, les questions, les pressentiments.

J. C. – Vous avez compris que Jean n’est pas homme à se laisser entretenir que ce soit par une femme, par l’État, ou par une famille, il y perdrait quelque chose de sa virilité dans le sens premier du terme.
Jean ne travaille pas, entre autres, à cause de son besoin maladif de respect.
C’est un voyou, la Mentale des voyous interdit quasiment le travail.
C’est un braqueur, le braqueur est un personnage particulier, il a existé en dehors du crime dans des périodes de guerre ou de révolution. Mais le braqueur ne peut pas être associé à une autre profession contrairement aux autres crimes et délits.
Les motivations du braqueur sont multiples, emmêlées, proviennent de plusieurs sentiments.
Contrairement aux autres crimes et délits il y a dans le braqueur une sur-marginalité qui peut le placer dans un sentiment pendant un court moment d’être hors du commun.
On peut retrouver cette impression fugace chez l’artiste peintre ou le romancier.

A. G. – Vous avez accédé à la lecture puis à l’écriture en prison. Peut-on alors parler de quête de sens ? Auriez-vous pu de la même manière tomber en religion ?

J. C. – La lecture, oui, à un certain moment comme quête de sens, comme structure, comme grille de lecture du monde, mais cette quête après coup me paraît utopique.
L’écriture n’est qu’un outil, un moyen.
Je suis tombé en religion à 17 ans, quand pour des raisons totalement romantiques je me suis engagé dans les Paras.
Utopie aussi, je n’avais pas encore pris la mesure de ma petitesse et de ma faiblesse face à mes prétentions.

A. G. – Cette envie d’écrire s’est ensuite matérialisée par des recueils de poésie et des romans noirs parus chez Antipodes et BSN Press. Pourquoi franchir le pas de vous faire publier, au risque de vous faire renier par votre ancien milieu ?

J. C. – C’est moi qui ai renié mon ancien milieu.
Il fallait cela pour le quitter définitivement.
Je me suis mis à penser autrement en dehors des règles de la Mentale, ainsi il n’y a plus de retour possible.
Quand on accepte, volontairement, par « carrière » de vie, une seule fois de donner son accord à l’irrespect, quand on baissé les yeux une fois en voyant son honneur mis à mal pour des raisons de vivre ensemble. On peut être renié par son ancien milieu ou avoir la tentation de se renier soi-même.
Je me suis fais publier dans l’espoir de gagner de l’argent, de rencontrer des gens et des situations qui pourraient amuser ma vie.
J’ai du mal à me défaire de mes rêves d’adolescent.

A. G. – Vous utilisez beaucoup d’argot, tous ces termes que nous connaissons par les grands classiques du cinéma français, c’était important pour la mise en situation de vos personnages ou cela reste-t-il une langue que vous utilisez toujours aujourd’hui ?

J. C. – L’argot dans mes romans c’est comme une musique qui donne du vrai au récit.
J’utilise encore un peu l’argot, surtout dans ma tête quand je suis face à une situation difficile.

Quel regard porte un ancien voyou sur la nouvelle génération, ceux qui se nomment entre eux la racaille. Victimes ou coupables ? Ou les deux ? Ça va mal finir ?

Je ne connais pas la nouvelle génération de voyous.
Si un journal veut m’embaucher je veux bien aller enquêter.
Il est possible qu’il n’y ait plus de Milieu et plus de Voyoucratie. Cela s’est déjà vu avec les apaches, la noblesse, les ouvriers et bientôt les paysans.
Si des gens s’appellent racailles plutôt que voyous c’est que se sont des racailles et pas des voyous.
Si vous traitiez un sale-fer, comme j’en ai connu, de racaille, soit il vous refilait une baffe, soit il vous vidait son chargeur dans le ventre selon que vous soyez une femme, un cave ou un voyou.

A. G. – Tout comme votre écriture qui use souvent de répétitions, qui peut flirter avec une certaine obsession, aurez-vous encore longtemps l’envie ou le besoin d’écrire sur le milieu, quand vous sentirez-vous près à attaquer un nouveau pan de l’imaginaire ?

J. C. – En ce moment j’écris un court roman pour mon éditeur Giuseppe Merrone sur la boxe qui n’a rien à voir avec les voyous.
J’écrirai autre chose si le dieu des romanciers, c’est à dire les lecteurs et l’éditeur, me « prêtent vie »

A. G. – Et enfin, j’ai cru comprendre que vous viviez entre France et Suisse. Je suis curieuse de connaître votre point de vue sur le petit pays qui nous réunit aujourd’hui.

J. C. – J’aime la Suisse.
J’en suis tombé amoureux dès que je l’ai rencontrée en 1980.
J’aime la manière de vivre des Suisses entre eux.
J’aime leur civisme, leur rectitude dans la pensée, cette civilisation particulière faite de politesse, de quant-à-soi et de pudeur.
Je suis triste de la voir malmenée par des malpolis qui lui réclament des comptes et par des brutes épaisses qui prennent ses vertus pour de la faiblesse.

Précisions du 21 mai 2015.

J. C. – J’ai relu pour vous certains passages de À Plat cette nuit.
Pour notre discussion autour de ma manière de traiter Marcelle dans ce roman.
Nous pouvons dire que je « maltraite » tous mes personnages et particulièrement mes personnages principaux dans mes romans.
J’ai commencé à m’intéresser et à connaître les femmes et les hommes dans les années 1990, et bien entendu par caractère j’ai surtout vu leurs défauts.
Mes personnages de femmes sont des femmes que l’on peut rencontrer autour de nous.
J’ai donné à Marcelle un caractère soumis et amoureuse de Jean, c’est un type de « fille des banlieue », une « pauvre fille », d’un pauvre milieu de pauvres gens, dont Jean lui-même fait parti.
Et la soumission et l’amour sont des caractères assez répandus.
Je décris physiquement certains de mes personnages féminins comme on peut les voir dans le cinéma italien des années 1960-70.
Bien entendu je peux comprendre que pour une Féministe Militante ma description de grosse vache, belle plante et suceuse de bites soient des insultes, mais je ne suis pas un écrivain féministe et je peux, pour l’instant, m’affranchir de la pression de l’idéologie féministe.

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