Entretien avec Arthur Brügger

Arthur Brügger

Amandine Glévarec – Cher Arthur, écrire si jeune est toujours remarqué. Mais à vrai dire, depuis quand écris-tu ?

Arthur Brügger – L’écriture m’accompagne depuis longtemps. J’ai commencé à écrire assez jeune, au début de l’adolescence je dirais ; j’écrivais alors ce que je lisais, à savoir des récits d’aventure, teintés de science-fiction ou d’heroic fantasy. Cela répondait alors à un besoin d’évasion surtout, l’écriture était une sorte de fuite, de bulle, en quête d’imaginaire. Il y a eu un changement à la fin de l’adolescence : vers 16 ans, je pense que j’ai commencé à prendre l’écriture plus au sérieux, trop peut-être. J’ai écrit mes premières nouvelles, qui sortaient alors du cadre fantastique, et que j’adressais à mes proches. Pour moi l’écriture a très vite été une façon de dire ce que, dans le quotidien, par trop de maladresse ou de timidité, on ne peut pas dire. Ces mots coincés au travers de la gorge. L’écriture offrait une façon de dire entre les lignes l’inexprimable. J’ai écrit mes premières nouvelles avec la crédulité naïve qu’elles permettraient de guérir, d’aider, de soulager : une écriture thérapeutique si l’on veut, à la fois pour moi mais aussi pour celui ou celle à qui j’adressais mon texte.

Assez naturellement alors, mes premières ébauches de récit ont été fortement teintées de matériaux autobiographiques, et ce n’est pas un hasard si mon premier livre est centré autour d’une figure familiale : ma grand-mère maternelle. J’ai commencé ce texte avant de découvrir d’autres auteurs qui me sont aujourd’hui chers et dont je me suis identifié à la démarche a posteriori : Peter Handke avec Le malheur indifférent, ou, en France, l’œuvre d’Annie Ernaux. Puis en 2010, je suis entré à l’institut littéraire suisse, à Bienne. Pendant trois ans (j’ai terminé mon Bachelor en juillet 2013), j’ai donc consacré l’essentiel de mon temps à l’écriture.

A. G. – Par quel hasard as-tu décidé de situer L’Œil de l’espadon au cœur du rayon poissonnerie d’un grand magasin ? Expérience vécue ou simple intérêt pour la société consumériste dans laquelle nous évoluons ?

A. B. – C’est pendant mes études qu’est né L’Œil de l’espadon. Pour payer mon loyer à Bienne, j’avais commencé un job d’étudiant… au rayon poissonnerie d’un grand magasin. J’ai appris tous les noms de poissons en Bärndütsch. Et surtout, j’ai donc découvert ce microcosme social de l’intérieur, ainsi que la réalité du monde du travail, avec les échellons hiérarchiques, la pause café… J’étais dedans et dehors en même temps, parce que j’étais étudiant et que je ne m’identifiais pas à mes collègues, n’évoluant pas vraiment dans la même réalité, bien qu’avec le temps, je me suis pris d’affection pour certain-e-s.

Très vite, j’ai commencé un texte autour de la poissonnerie, parce qu’il y avait des anecdotes qui me semblaient suffisamment saugrenues pour être racontées… Mais j’ai immédiatement pris le parti de la fiction : je voulais absolument quitter l’autobiographie. Au début c’était juste la recherche d’une voix, et d’un personnage. Le texte, je le présentais comme un monologue. Pour moi, l’enjeu, c’était de trouver la voix d’un poissonnier. Il n’y avait pas d’intrigue, c’était un travail sur la langue, presque exclusivement : je voulais travailler sur l’oralité. La question était : comment faire parler un poissonnier, comment lui donner la parole, une voix qui ne soit pas celle d’un intellectuel, comme le sont trop de narrateurs ? C’est comme ça qu’est né Charlie. J’avais une dizaine de pages et j’ai commencé à me dire qu’en fait, il y avait là matière à en faire un roman.

A. G. – Ton protagoniste principal, Charlie, est un jeune homme de 24 ans, toujours apprenti, un peu simple, très naïf. Etait-ce compliqué de se mettre dans sa peau, d’anticiper ses réactions quelque peu décalées ?

A. B. – En fait précisément, c’est venu assez naturellement, parce que même si je l’ai transposée, je pouvais me servir de la réalité observée derrière l’étal de poissonnier. Quand on se retrouve du jour au lendemain avec un tablier, trois dorades sous la main, un couteau et des gants en plastique, sans formation, et qu’on doit se débrouiller avec des clients dans une langue qui n’est pas la sienne, on est brouillon et maladroit. Derrière l’étal de poissonnier, les gens ne me voyaient que comme ça : le gentil poissonnier, un type simple et maladroit qui leur vendait leur 500gr de baudroie le samedi matin. Charlie, c’est le costume que j’enfilais, deux fois par semaine. Et puis, comme je l’ai dit, Charlie c’était avant tout une langue : c’est comme ça qu’est né le personnage. Je voulais que sa façon de parler soit décalée. J’ai écrit les premiers chapitres très vite, je voulais que l’écriture s’emballe, soit maladroite. Toutes ses caractéristiques viennent de la langue : il est maladroit parce que sa langue est maladroite. Il est décalé parce que sa façon de parler est décalée. Son regard s’est donc créé assez naturellement, à partir du moment où j’avais trouvé le ton, sa voix. Petit à petit un personnage se forge et vient un moment, assez merveilleux, où c’est lui qui nous guide, pas l’inverse. En terminant le texte, j’ai ressenti un grand vide : il me manquait !

Par rapport à la langue, bien sûr, il y a eu énormément de retravail. J’ai compris après coup que précisément, certains choix syntaxiques volontairement maladroits n’avaient été que des artifices pour créer le personnage, qui désormais tenait de lui-même. J’ai beaucoup gommé ; dans les premières versions, la langue était vraiment bancale, trop sans doute, c’en était épuisant pour le lecteur.

A. G. – Son ami, Emile, s’intéresse de très près au gâchis alimentaire. La surconsommation, mais aussi la réalité qui veut que nous jetions la moitié de ce que ce produisons, s’agit-il là de sujets qui te touchent au quotidien ?

A. B. – Ça m’a surtout touché pendant mon expérience au grand magasin. Tout ce que je raconte est vrai, à ce niveau-là : tous les samedis, en fin de journée, on jetait une quantité phénoménale de nourriture. J’ai vidé des bacs entiers de poissons, poulets, cailles, magrets de canard encore consommables dans des containers remplis de déchets « bio », c’est-à-dire remplis de carcasse d’animaux en putréfaction gogeant dans des légumes et des fruits pourris. Le lundi, jour d’inventaire, on passait aussi une partie de la matinée uniquement à ouvrir des boîtes de produits emballés : le paquet de cellophane dans le sac poubelle 110l, la viande ou le poisson dans un grand bac en inox. C’est une réalité qui nous est souvent cachée, ou avouée à demi-mots. On nous avance des chiffres, certes catastrophiques (la moitié de ce qui est produit est jeté) : mais les chiffres ne nous émeuvent pas. Ils sont abstraits. C’est en voyant les containers que j’ai vraiment réalisé. Il suffit d’additionner par l’ensemble des grandes surfaces de Suisse, d’Europe, du monde, ce que je voyais deux fois par semaine, et difficile de ne pas être atteint de nausée… C’est donc aussi d’une part de révolte par rapport à ce job, à cette réalité à laquelle j’ai été confrontée, qu’est né le désir d’écrire ce texte, comme pour extérioriser cet écœurement…

A. G. – La quatrième présente ton livre comme un bon documentaire. Est-ce aussi comme cela que tu le définirais ?

A. B. – Je tiens surtout à le présenter comme une fiction, parce que l’histoire, les personnages : tout est inventé. Mais oui, d’une certaine façon, il documente la réalité des grandes surfaces aujourd’hui. Il documente le quotidien d’un maraîcher, d’un poissonnier ou d’un boucher derrière son étal, du rapport au client, de la façon dont aujourd’hui, on regarde et on achète la nourriture en grande surface, de tous les pièges commerciaux dans lesquels on tombe qu’on en soit conscient ou non. Aussi, le texte parle de la société de consommation dans laquelle on vit, dans laquelle je suis né, mais ne prend jamais parti. Pour moi, il était important de ne pas en faire un pamphlet contre le système. Je voulais seulement le décrire, le dire dans toute sa vérité. Ça rejoint une position documentaire. Et les meilleurs documentaires, c’est peut-être précisément ceux qui revêtent une subjectivité assumée. C’est pour ça que j’ai pris la voix de Charlie, si précieuse, pour son regard ingénu : lui ne juge jamais, ni les choses ni les gens. Je voulais laisser cette place au lecteur : à lui de se forger sa propre opinion. Mon avis, c’est que la société de consommation raconte d’elle-même sa propre absurdité, sans qu’on ait besoin de la souligner.

A. G. – Je ne sais à vrai dire pas grand chose de toi. Quel est ton parcours ? Quelles sont tes aspirations pour tes prochaines parutions ? Cela a-t-il été simple de trouver un éditeur pour ton premier roman ?

A. B. – Je suis né à Genève, où j’ai grandi. J’ai étudié à l’institut littéraire suisse à Bienne de 2010 à 2013. Depuis, et après une année de service civil, je travaille au Musée de l’Elysée à Lausanne, à mi-temps, comme coordinateur éditorial. Je partage mon temps entre ce job, la musique et l’écriture. J’ai deux autres projets de roman dans les tiroirs. Un qui est très avancé (j’avais terminé une première version il y a deux ans déjà), mais que j’aimerais retravailler de fond en comble. Un deuxième qui, pour le moment, n’en est qu’aux prémisses. La rencontre avec Zoé s’est faite en deux temps. Caroline Coutau a été jurée pour mon travail de Bachelor, à Bienne. Il s’agissait d’un tout autre texte, assez expérimental… Quelques mois plus tard, je lui ai envoyé le manuscrit de l’espadon. Elle m’a répondu assez vite et on s’est rencontré en juin 2014. Elle avait lu tout le texte, l’avait annoté. On a passé un après-midi entier à le parcourir, à parler de fond en comble de tous les détails : la langue, l’intrigue. C’était passionnant. A ce moment-là, elle ne s’est pas engagée à le publier : elle me proposait de le retravailler. Et j’étais tout à fait d’accord, nous étions vraiment sur la même longueur d’onde. On ne s’est pas donné de délais. J’ai un peu traîné, parce que je voulais faire les choses bien : le retravail a été conséquent, plus long que prévu. Huit mois plus tard, je lui ai renvoyé une version, dont elle a été satisfaite. On a encore travaillé à quatre mains sur la langue, qu’avec ses retours, j’ai peaufiné. Ça a été un travail chirurgical, sur quelques semaines seulement mais intense. Le texte a définitivement beaucoup gagné. C’était vraiment précieux, comme dialogue.

A. G. – Question subsidiaire : poisson de lac ou poisson de mer ?

A. B. – Je répondrais entre les deux : mon poisson préféré (gustativement et sur un plan plus symbolique), c’est le saumon, qui est un poisson de rivière. Ils naissent en eau douce, puis remontent le courant d’une rivière, d’un fleuve, avec une force assez sidérante, bravant parfois des cascades. Beaucoup meurent en chemin. Ils s’habituent peu à peu à l’eau salée, jusqu’à atteindre l’océan, à l’âge adulte. Et, vers la fin de leur vie, ils reviennent à la rivière où ils sont nés, la remonte à nouveau, pour boucler le cycle. Souvent, c’est à ce moment-là, au retour du saumon adulte vers le monde de son enfance, que celui-ci est pêché, arraché à la vie. C’est un peu la métaphore d’une destinée humaine, ça pourrait être le héros d’un conte pour enfants : il passe sa vie à avancer tant bien que mal à contre-courant, après la douceur de l’enfance, les tumultes de l’adolescence, la vacuité immense et salée de l’âge adulte, remonte vers la sérénité pour finir, en souffrance, asphixié au bout de son dernier désir, de sa dernière tentation.

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