Entretien avec Antoine Jaquier (août 2015)

Antoine Jaquier, © Emilie Muller photography

Amandine Glévarec – Cher Antoine, Ils sont tous morts n’était pas franchement drôle, mais Avec les chiens est carrément tragique. Est-ce que l’accueil réservé à un roman qui pourra être par certains côtés jugé comme sordide t’inquiète ?

Antoine Jaquier – Le problème du sordide, c’est lorsqu’il est un but en soi. Comme dans la téléréalité par exemple. Dans Avec les chiens le sordide est un moyen pour découvrir les méandres de la nature humaine. C’était un passage obligé. Je déteste le sale pour le sale. De plus le sujet est clair dès la 4e de couverture. Il ne faut pas commander un hamburger et se plaindre ensuite qu’il contient de la viande rouge.

A. G. – Pourquoi avoir situé ce second roman en France ?

A. J. – L’idée était de casser avec tout ce qui faisait le premier : la jeunesse, la campagne, la drogue et la Suisse. Paris est pour moi « la ville », j’y suis beaucoup, j’y ai de solides amitiés. En Suisse j’ai toujours l’impression d’être dans des grands villages. Je connais peu la Suisse allemande. Le choix s’est fait naturellement. Je crois que les français ne réalisent pas à quel point nous nous nourrissons de leur culture pour construire notre identité en Suisse francophone. Je connais mieux le système politique, l’Histoire et le monde culturel français que celui de mon pays d’origine. Me concernant en fait, la frontière franco-suisse ne veut pas dire grand chose.

A. G. – T’es-tu inspiré d’un fait divers en particulier ?

A. J. – Non, je me suis lancé dans l’écriture sans références ou recherches. J’avais mes personnages. Même fictifs, je les connaissais bien pour les avoir laissé grandir en moi pendant la gestation du livre. À mesure que l’histoire se dessinait, les événements arrivaient, puisés, eux, dans mes souvenirs subjectifs de tout ce que j’avais pu lire, entendre ou voir au cours de ma vie sur les sujets traités.

A. G. – Dis donc, les femmes en prennent pour leur grade, non ?

A. J. – Pas les femmes ! Certains personnages féminins du roman. Et les hommes ne sont pas en reste d’ailleurs. Leurs faiblesses et leur irresponsabilité sont juste humaines. Pourquoi les femmes auraient-elles moins le droit que les hommes d’êtres faibles, lâches ou peureuses ? Il semble qu’il y ait un tabou à ce sujet, surtout si elles sont mères. Il ne pouvait y avoir de superman et de superwoman dans mon texte. Tous mes personnages sont des gens ordinaires, en souffrance, pris dans la tourmente de l’apparition d’un malfaisant dans leur vie.

A. G. – Ils sont tous morts était en partie autobiographique. Avec les chiens est (je l’espère !) totalement fictionnel. Ça change quelque chose, au final, pour l’écrivain ?

A. J. – Le premier n’était pas autobiographique. Je m’étais inspiré librement de l’empreinte que certaines personnes m’avaient laissée. Dans Avec Les chiens c’est un peu pareil, sauf qu’il s’agit majoritairement de personnes que je n’ai pas connues, de bribes d’informations, de légendes urbaines et de faits divers ahurissants. L’histoire m’est apparue comme si elle existait déjà. Je n’ai pas eu à l’imaginer intellectuellement, juste à la structurer.

A. G. – Tu avais gardé très longtemps Ils sont tous morts dans un tiroir avant de le soumettre à un éditeur. Cette fois-ci le stress était-il toujours au rendez-vous, ou finalement le succès du premier t’a décomplexé ?

A. J. – Le succès du premier m’a plutôt complexé. Avec Ils sont tous morts j’avais essayé d’écrire un roman. Pour le deuxième, puisque je savais qu’il allait être publié et lu, j’ai essayé de faire un bon roman, ce qui est une autre affaire. Ça peut paralyser l’auteur. Par chance ça ne m’est pas arrivé. Je n’ai eu qu’à soigner le style, l’histoire, elle, a coulé naturellement.

A. G. – Question subsidiaire : cher Antoine, ton accent inimitable (même Bertrand n’y arrive pas), tu le tiens d’où ?

A. J. – Quel accent ?

A. G. – Question subsidiaire sérieuse : le troisième avance bien ? #hâte

A. J. – 2017

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