Entretien avec Anne-Frédérique Rochat

Anne-Frédérique Rochat

Amandine Glévarec – Anne-Frédérique, si je ne m’abuse, tous tes personnages principaux sont des femmes. Serais-tu moins à l’aise dans la peau d’un homme ?

Anne-Frédérique Rochat – Étant une femme, je suppose que c’était plus facile pour moi de commencer par donner la parole à des femmes, je les connais mieux ; mais je viens aux hommes, petit à petit. Dans mon deuxième roman, Le Sous-bois, il y a un chapitre qui est pris en charge par un narrateur masculin, dans le troisième, À l’abri des regards, c’est carrément un quart du livre, et j’ai dans mon tiroir un manuscrit dont le personnage principal est un homme ; c’est l’histoire d’un enfant qui vient au monde pour remplacer son frère décédé, et auquel les parents donnent le nom de l’aîné disparu : Edgar. Il tentera, toute sa vie, de se débarrasser de ce statut de « mort-vivant ». C’était ce qui était arrivé à Salvador Dali, et il aimait dire à ce sujet : « Quand je peins, je ne sais jamais si c’est moi qui peins ou si c’est l’autre. »

A. G. – Chacune a l’air d’avoir une fêlure, un manque, d’amour, de mari, d’enfant, de confiance en elle. Mais dis-moi, être une femme, c’est si difficile que cela ?

A.-F. R. – Être humain, être vivant, oui, je trouve que c’est difficile. Le manque d’amour, les fêlures, les blessures font partie intégrante de la vie de chacun, ce n’est pas un monopole féminin. D’ailleurs « mon » Edgar n’est pas en reste. J’ai une grande tendresse et un grand intérêt pour les gens (leurs fragilités, leurs faiblesses, leurs peurs, leur folie), parce qu’au final, on est tous dans le même bain.

A. G. – Et toi, sinon, ça va ? ;)

A.-F. R. – Oui, ça va ;-) Je m’estime plutôt chanceuse et heureuse. Bien sûr, j’ai mes hauts et mes bas, comme tout le monde, mais j’ai le sentiment d’avoir choisi ma route, et de continuer à la choisir chaque jour. J’aime mon métier de comédienne et d’écrivain. Je travaille sur moi, j’essaie de me débarrasser de mes peurs pour être libre et aimer (au sens large du terme) sans entrave. L’écriture participe à ce cheminement. Une recherche de légèreté dans la profondeur, de poésie dans la gravité, et de rire dans la désespérance.

A. G. – J’aime te lire car d’une situation quotidienne, tu sais souvent trouver la faille, l’agrandir pour que tout dérape. D’où te viennent tes idées ?

A.-F. R. – Merci. Je ne sais pas, c’est difficile de dire d’où viennent les choses, car de plus en plus, j’essaie d’être à l’écoute de ce qui est inconscient (pas forcément mon inconscient, l’inconscient collectif aussi). Depuis très jeune, je suis émerveillée, intriguée par le pouvoir de l’imaginaire, la frontière entre ce qui est, et ce qui n’est pas. Qu’est-ce que la réalité ? Où commence la folie (qui peut être une forme de trop grande lucidité) ? Mais paradoxalement, j’aime avoir les pieds sur terre, bien ancrés, parce que le monde me paraît déjà suffisamment étrange et incohérent.

A. G. – Tu viens de publier coup sur coup quatre romans en quatre ans aux éditions Luce Wilquin. Comment arrives-tu à trouver ton rythme d’écriture, et à le tenir ?

A.-F. R. – J’ai de l’avance, ce qui me permet d’écrire tranquillement, sans aucune pression, et de pouvoir laisser reposer les textes plusieurs mois avant de les reprendre pour les corriger. J’ai terminé mon premier roman en 2007, et il a été publié en 2012, entre-temps j’ai continué d’écrire à un rythme soutenu, je donne donc mes manuscrits à mon éditrice dans l’ordre (j’en ai laissé un dans le tiroir), sans cesser d’écrire. Je travaille assez lentement, mais très régulièrement, presque quotidiennement (avec des périodes de pause quand je sature, pour retrouver le désir). Une page A4 par jour en moyenne, le matin tôt ; je suis incapable, même quand j’en ai la possibilité, de rester une journée entière derrière mon bureau, j’ai besoin d’aller me promener, voir des gens, je remarque que les « choses » travaillent sans qu’on ait besoin d’y penser.

A. G. – Il arrive parfois que – tout au moins dans les deux romans que j’ai lus – le sujet des phrases disparaissent purement et simplement. Cette tournure te vient-elle naurellement ou est-ce le signe que ton personnage est en train de se perdre elle-même ?

A.-F. R. – Ça me vient instinctivement, c’est quelque chose de rythmique, et je me rends compte après que ça raconte également l’effacement du sujet.

A. G. – Dans Le chant du canari, Violaine perd peu à peu pied, et finit par confondre rêve et réalité. Comment as-tu réussi à mêler ces passages pour que le lecteur s’y retrouve ?

A.-F. R. – Je savais où je voulais aller, même si mon personnage l’ignorait, sa confusion, ses pertes de repères étaient intentionnelles, donc maîtrisées. Mais est-ce que Violaine confond vraiment le rêve et la réalité… ? J’avais envie de laisser planer un doute, que les glissements soient flous. Est-ce réellement Violaine qui perd pied ou Anatole qui devient malveillant ? J’ai souhaité créer un malaise et que la réponse à cette question ne soit pas si évidente. Donc si le lecteur s’y retrouve, c’est bien, mais je crois qu’il peut aussi choisir de s’y perdre.

A. G. – D’où vient le titre de ton quatrième roman ?

A.-F. R. – Le chant du canari, en argot du Milieu, c’est la dénonciation d’un traître, une balance. On retrouve également dans ce titre la peur de l’étouffement, de la mort (psychique ou physique) puisqu’autrefois, on utilisait ce petit oiseau jaune dans les mines de charbon comme détecteur de gaz toxiques. Quand le canari suffoquait, les mineurs comprenaient qu’il fallait remonter au plus vite.

A. G. – Tu es comédienne et tu as commencé à écrire en donnant naissance à des pièces de théâtre. Est-ce que l’approche pour écrire un roman est différente ?

A.-F. R. – Oui, il y a quelque chose de plus intérieur dans le roman. Je suis davantage dans la sensation et moins dans la parole.

A. G. – Question subsidiaire : y a-t-il une recette pour trouver le bonheur, et pour le conserver ?

A.-F. R. – Ah ah, si je l’avais, je deviendrais riche ! Pour moi, il s’agit plutôt d’un chemin, j’essaie de « tendre vers » : le bonheur, l’Amour, l’altruisme, le courage, la liberté. Et c’est déjà suffisamment difficile, mais il y a des moments de grâce. Et puis, j’aime la vie, profondément, même si parfois notre condition d’être humain/être vivant me terrifie. J’aime boire du bon vin, manger des bonnes pâtes, de la panna cotta, je suis sensible à la Beauté et à la poésie : dans les moments de doute, ce genre de choses me réconcilient avec l’existence.

Quant à vouloir conserver le bonheur… à mon avis c’est déjà le perdre. Comme disait Aragon dans Il n’y a pas d’amour heureux : « Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie ». Cependant, déblayer devant sa porte, un peu tous les jours, me semble une assez bonne tactique.

A. G. – Question subsidiaire bis : un prochain livre prévu en 2016 ?

A.-F. R. – Peut-être. En tout cas, je vais proposer Edgar à mon éditrice.

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