« L’Embrasure » de Douna Loup

Douna Loup, L'Embrasure

C’est un chasseur, un homme bardé de certitudes. Seul avec son fusil, seul dans son cœur, seul dans sa vie, rythmée par la mélopée des bruits de l’usine et la cadence de ses tirs. Un homme de 25 ans qui ne pleure pas, qui jamais ne se retourne, qui jamais ne s’attache, pas même au souvenir de ses défunts parents, encore moins aux filles qui croisent sa route. C’est l’histoire d’un homme qui va se retrouver confronté et à la mort et à l’amour, qui sans le vouloir, sans le contrôler, va sentir en lui L’Embrasure, la porte qui s’entrouvre sur ce qu’il avait toujours nié.

La forêt est grande, profonde, vibrante, vivante et vivifiante. Elle est quelque chose comme une femme qui voudrait l’homme sans lui dire. Quelque chose qui dit oui sous la robe mais qui s’est perdu dans la bouche, qui devient tendre dans l’humus et vous jette des ronces au visage. La forêt est comme ça, ici. Le sauvage sait y faire. L’attirance qu’elle éprouve à se faire explorer, elle la garde au-dedans, de la sève en puissance qui coule sous la terre, qui monte comme une odeur et vous emballe sur-le-champ. Même le ciel, au-dessus, ne reste pas indifférent. Qu’elle soit froissée après la pluie, comme les femmes qui préfèrent se doucher avant, qu’elle soit bouillante de soleil, comme celles qui brûlent après la porte d’entrée, la forêt, ici, elle ne laisse personne sortir indemne. Elle retient un peu de notre substance dans sa rivière profonde. Elle se charge d’enseigner l’ardeur.

C’est une histoire puissante, forte et brutale, qui par certains aspects me rappelle Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz. Une histoire abrupte comme seules peuvent parfois l’écrire certaines femmes, certaines auteures d’exception. Un style dépouillé et rude, qui suggère et explicite, sans miser sur la rondeur. Une histoire qui happe, vite, presque malgré soi, contre soi. C’est un univers dont on ne sort pas indemne, celui des petites gens et de leur quotidien rugueux. C’est un récit, aussi, au jeu duquel on se laisse prendre. Le dur mais non cruel chasseur saura-t-il se laisser aller à son humanité ? La femme saura-t-elle le guider ? L’appâter, le piéger ? Le convaincre, le changer ?

Quand je tire, ce chevreuil ne sent pas venir sa fin. Rien à voir avec ces bêtes qui attendent et puis meurent à l’abattoir. Rien à voir avec ces idiotes, au bar, qui ne pensent qu’à croire au prince charmant, quand tout le monde sait qu’elles n’ont rien à offrir. Que l’attente des bêtes, des bêtes stockées dans les élevages, nourries pour mourir en même temps, des bêtes qui n’ont même plus de sang dans les veines tellement elles sont produites pour finir sur une chaîne par l’électricité, des bêtes qui poussent comme des endives sur la fausse paille de l’éleveur. Je n’ai rien contre, il faut bien manger des escalopes dans les familles où l’homme ne part plus chasser. Simplement je ne compare pas. Il y a bête et bête. Il y a le sang traqué, coincé sous la peau fine, le poids sur la brindille qui fait un bruit de finesse et il y a le sirop de vitamines par intraveineuse, avec les farines fourrées dans la gueule. Le chevreuil que je tire, il a vécu l’élan et la faim sous le ciel, pas comme ces bêtes de fermes qui attendent juste leur fin.

La mort, celle des chevreuils, celle de l’homme suicidé — affamé, celle de celui qui l’attend patiemment, est omniprésente dans L’Embrasure. Le lecteur en garde un goût amer en bouche, sans doute celui de la littérature qui marque, qui manque. La violence mais non seulement. Eva, comme la première femme, celle qui a tant souffert, qui a perdu son nom, prend peu à peu la place de l’homme aux aguets. La forêt, enfin, personnage à part entière de ce beau roman, nous offre des pages, de sang, que nous n’aurions pu rêver meilleures. Et la dernière phrase, mais alors, la dernière phrase ! Comme une ponctuation parfaite pour ce premier roman — admirable — chargé de forces et de poésie.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, L'Embrasure, Mercure de France, 2010, 156 p.
ISBN 9782715231351978-2-715231-35-1

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