« El-Medina » d’Elmedina Shureci et Gabrielle Tschumi

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Immigrée de cœur, c’est toujours avec émotion que je découvre le vécu des immigrés du ventre, ceux qui n’ont pas eu d’autres choix que de quitter leur pays car on y manquait de tout ce qui a toujours composé mon monde, ici comme ailleurs : la sécurité, les assiettes pleines, le toit au-dessus de la tête. La jeune Elmedina Shureci nous raconte sa vie de petite fille, réfugiée, tiraillée entre les impulsions de son père, la santé déclinante de sa mère et surtout la guerre qui surgit chez elle, au Kosovo. Entre allers et retours, d’un pays à l’autre, elle sera brinquebalée et estampillée de longues années de l’affreux nom de requérante d’asile. Quel drôle de terme quand on y pense. Avoir à demander un refuge, une protection, face à des forces qui nous dépassent, comme des grains de sable perdus dans les entrailles d’une centrifugeuse. Savoir se mettre à la place de, faire preuve d’empathie pour, s’intéresser à, ne serait-ce pas là la raison première de la transmission par l’écriture ?

Le service militaire de mon père approche et a mère tombe enceinte de mon frère. La tension monte d’un cran. Veton n’est motivé ni par l’armée, ni par l’envie d’avoir un autre enfant. Il fait des aller-retour constants, boit de plus en plus, est agressif et violent.
Ainsi, les jours passent et se ressemblent, mais les gens changent. Veton devient quelqu’un d’autre et ma mère devient son esclave. Elle est désormais la bonne à tout faire pour lui et toute la maisonnée.
Mon frère nait en 1988, date à laquelle mes parents officialisent leur union, du moins sur la papier. Trois ans plus tard, c’est le départ pour l’exil à destination du Tessin en Suisse. En effet, les choses ne vont pas bien au Kosovo, politiquement et économiquement.

Vous parler de BD est pour moi inédit, car alors il ne faut plus décrire simplement un style ou une histoire, mais bien un trait ou une émotion qui se dégage d’autre chose que d’un mot. Tout en noir et blanc, les dessins de Gabrielle Tschumi sont simples et expressifs. L’ensemble ne manque pas d’humour et est pour le moins percutant. Chaque illustration semble réfléchie avec soin, et sert au mieux le propos de son amie.

Une nuit, je suis tirée du sommeil par ma mère. J’ai alors 8 ans. Nous sommes préparés en hâte. L’exil reprend.
Je ne comprends pas ce qui se passe, ni où nous allons. Je vois ma mère et ma tante pleurer. Je comprends que nous nous quittons à nouveau. Pour on ne sait combien de temps.
Deux cars partent consécutivement en direction de la frontière autrichienne. Les contrôles s’étant renforcés, le premier est intercepté.
Le second chauffeur est prévenu lors d’une halte et change son itinéraire. Il parvient à entrer en Autriche. Sur place, les gens se dispersent en tous sens. Toute cette agitation me fait très peur.
Les gens se dispersent et nous nous retrouvons plantés là avec une autre famille, à attendre une fois de plus un passeur qui n’arrive pas.
Il finit par arriver, mais annonce qu’il n’a reçu aucun payement pour nous. Mon père était censé s’en charger. Ma mère n’ayant que 100 marks, il refuse de nous prendre et part avec l’autre famille, en nous laissant sur place.

La BD est découpée en courts chapitres qui permettent de situer l’action, entre les va-et-vient incessants de la petite Elmedina [entre ici et là-bas]. Dans El-Medina il n’est pas question que d’exil, mais aussi de la violence d’un père et du réconfort des copines. La petite fille de 4 ans grandit – malgré tout, aurait-on envie de penser, assez étonnés que l’on puisse dépasser tant de choses – et nous la voyons confrontée à d’autres situations. L’apprentissage des langues, la cruauté des passeurs, l’intégration malgré le racisme des autres immigrées, le soutien bienvenu du cabinet de psychothérapie pour migrants. Les problèmes d’argent, les problèmes de papiers, les problèmes de logement, les problèmes de dos, les problèmes à l’école, les problèmes à la maison, les problèmes de tout. Comme pour nous permettre de surmonter toute cette peine, El-Medina s’ouvre sur la photo d’un passeport suisse, car au bout d’un si long chemin il y a, heureusement, le refuge si longtemps recherché.

Nous sommes en 2009. Je dois faire venir une quantité impressionnante de documents du Kosovo. Ces démarches compliquées sont rendues quasi impossible par le fait que je n’ai pas le droit de m’y rendre…
Je suis à nouveau en contact avec ma grand-mère qui m’apprend que mon père s’est calmé. D’ailleurs, il se démène pour m’obtenir les papiers dont j’ai besoin. 8 ans que je ne l’ai pas vu, pourtant…
Ma mère, elle, a obtenu un permis B à cause de, ou plutôt grâce à sa très mauvaise santé.
Mon père m’apprend peu avant mon assermentation devant les municipaux qu’un de ses frères vient de mourir.
Je suis choquée et triste, car je l’aimais énormément et espérais le revoir un jour…
En 2011, je suis naturalisée suisse.
Mon frère de son côté n’a pas cette chance. Inactif. Il n’a que son permis F, qui ne lui permet pas de chercher un travail. Ce cercle vicieux lui vaut bientôt 18 ans de vie à Lausanne sans jamais l’avoir quittée.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, (ill. Gabrielle Tschumi), El-Medina, Antipodes, 2014, 96 p.
ISBN 9782889011025978-2-889011-02-5

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