« Des geôles » de Jean-Yves Dubath

Jean-Yves Dubath, Des geôles

Avouons – et c’est de circonstance, puisque nous évoluons en milieu carcéral – que pour mon retour à la littérature romande, je m’offre la surprise d’un roman qui évolue à un niveau peu commun. Bien loin de la strate de l’événementiel ou du concret, habituelle quand on évoque la fiction, Dubath nous confronte à un autre champ, celui de la conscience, de l’inconscience, ou même du fantasme. Une écriture dense, exigeante, toute personnelle. Une écriture qui demande au lecteur une concentration appuyée, une écriture qui peut aussi se décider éthérée, car est-ce bien grave si du propos voulu nous ne comprenons que la moitié, et encore de travers ? Une écriture, en tous les cas, il faut l’avouer – encore ! – qui rassure quant à la capacité des auteurs romands de s’inventer, de réinventer, de sortir du factuel pour atteindre d’autres degrés. Voilà pour la forme.

Cependant, et Albert Wasser n’eut aucune peine à en convenir, même si ce fut pour lui un objet de douleur, et par quoi le docteur Aeschlimann en avait conclu que c’était bien toujours le bon vieil œil pour œil, dent pour dent qui prédominait, comme un dossier s’épaissit toujours, à Zurich, quelques autres spécialistes s’étaient demandé quelle était la valeur des études précédemment réalisées à propos du fameux assassin de Lucerne. Ou ils ne lurent le dossier d’Albert qu’en diagonale et ne reprirent que certaines données. Et ils traitèrent avec elles d’autres cas, sans se formaliser. De faibles larrons, des Barabbas, bénéficièrent ainsi de l’expérience et reçurent les soins auxquels certains infirmiers avaient tout d’abord pensé pour le prisonnier Wasser. L’argent des budgets thérapeutiques fut détourné, on démontra par là combien l’occasion favorable à de grandes actions dure peu. C’est l’homme en prière qui relève la tête ; nous connaissons la suite, trop tard, le démon s’est approché…

Pour le fond, veuillez m’excuser par avance si je ne retiens rien qui n’existe, ou rien que vous-mêmes ne saurez lire entre ces lignes. À la faveur de ce retour de vacance, j’avoue – cela devient d’usage – un cerveau qui se traîne, qui s’éparpille, rendu confus par la confusion régnant sous d’autres cieux, les miens. Bref. L’humeur n’est pas au rose tendre, et cela convient plutôt bien à la couleur de ces deux âmes, celle du bon docteur Aeschlimann, qui se rêve en bon praticien un peu contrit par sa femme, un peu enfermé dans sa vie, visiteur de prison, mais qui d’humanité sait faire preuve, s’attachant à la perruche de son malade (est-ce le bon terme ?), croyant déceler le bon dans l’âme du condamné à perpétuité, l’assassin de Lucerne, le monstre. Et dans cette tête alors, quoi ? Une geôle (voire plusieurs, d’où le titre) qui enferme – c’est un fait – qui humilie – cela va de soi – qui surtout ne permet pas de réfléchir et de s’absoudre des péchés commis, qui au contraire en isolant, en maltraitant, en droguant parfois, contribue à faire naître, à laisser la place, à d’autres démons, à quelques désirs de manipulation, et surtout à de sombres fantasmes qui bientôt occupent à plein temps. Depuis longtemps coupé des autres, des relations d’égal à égal, peut-on en arriver à confondre amour et violence, hommage et déshonneur ?

L’âme était là, perchée sur les branches de cet arbre. Et qu’importe le tronc. Si haut. Il l’escaladerait pour parvenir à conserver la main de son prisonnier dans la sienne quand il l’aurait prise. Quand il se serait emparé de cette main comme de la main d’un homme affaibli par le sort, et auquel il faut montrer que même perdu dans cette région, la plus belle, peut-être, aussi, un visiteur est toujours prompt à porter secours ; prêt à prodiguer des soins. C’est-à-dire, obstinément, montrer que rien n’a changé et que le carrefour aperçu n’en était pas un et que les fantômes d’hier ne pouvaient gravir les marches de l’aujourd’hui, et que la tendresse autant que la fidélité, quand ce n’était l’amour, marquaient de leur empreinte la marche même des heures, et que rien dans les temps passés n’avait altéré leur souffle, et que l’on savait être injuste, et que l’on savait être odieux, confit en meurtre et en assassinat, et que l’on savait camper du côté de plus décrié, et ces constatations-là, si brutes, étonnaient par instant le docteur jusqu’au cœur de sa moelle épinière, et Shakespeare en a montré de telles.

Est-ce là une dénonciation de la prison, qui ne résout rien, qui ne soigne rien, jamais, ou l’évidence de la persistance, et de la transmission du mal ? Dubath juge-t-il, suggère-t-il, le sait-il lui même ? Et notre assassin, désormais estampillé fou, notre Albert Wasser, maintenant interné, que sait-il, que rêve-t-il ? Arrive l’heure de la Fête du printemps, le déclic, l’heure à laquelle la drôle d’amitié de ces deux hommes, faite de bouts de plumes, du fantasme de ce qui ne sera pas, de l’envie de voir en l’autre ce qu’on ne sera pas, sans doute, mais qui sait, qui le bon docteur devenu violeur, qui l’assassin faisant preuve de rédemption, cette amitié faite du même désir de la même femme, bien qu’ils n’en parlent pas, cette amitié donc trouvera peut-être un dénouement, une résolution. Terrible. Et Dubath de boucler sa boucle, avec brio.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Des geôles, BSN Press, 2015, 128 p.
ISBN 9782940516254978-2-940516-25-4

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