« Derrière les panneaux il y a des hommes » de Joseph Incardona

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Ce qu’il y a de bien avec Joe (la familiarité s’installe, notez), c’est qu’au fur et à mesure que je découvre ses livres, je prends conscience de toute l’ampleur de son imagination foisonnante. Qui d’autre pourrait nous offrir un huis-clos qui prend place au beau milieu d’une autoroute française ? Derrière les panneaux il y a des hommes, c’est un fait, et derrière les hommes il y a des motivations qui peuvent finir par nous paraître cohérentes, bien qu’à première vue étranges. Et pourtant, à la place de Pierre – dont la fille a disparu sur une aire de repos – qui nous dit que nous n’aurions pas fait, comme lui, le choix de rester sur place afin de retrouver le coupable ?

La solution au Mal dans son crâne, pour ne pas que le Mal sorte : se faire tatouer une fermeture Éclair sur le bourrelet de la cicatrice.
Les cheveux avaient repoussé après la tonsure.
Et maintenant, il est là. Chapeau en papier sur la tête.
Les clients passent, s’adressent à lui sans le voir.
Lui les compte.
Lui reste.
Contrat à durée indéterminée. Employé modèle. Ponctuel. Propre. Efficace. Peu causeur. Flexible. Pas syndiqué.
Lui les regarde.
Lui choisit.
Son étiquette indique le prénom : « Pascal ».
En réalité, il est quelqu’un d’autre.
Ainsi, le Mal peut rester longtemps à l’intérieur.

Reprenons. Tout commence donc par un triste enlèvement d’enfant. Pause sur la route des vacances, assiette de frites, un petit tour dehors pour prendre l’air et bam l’absence, l’affolement. Alerte enlèvement sur toutes les ondes. Interrogations, investigations, médias, police, opinion publique, empathie et inquiétude des clients de passage. Puis plus rien. Le silence. L’oubli. La mère qui perd pied et qui se rapatrie sur le canapé familial qu’elle ne quittera plus, le père qui s’entête et qui prend place dans sa voiture, qu’il ne quittera plus non plus. Six mois passent, week-end du 15 août. Affluence. Le scénario se répète, l’action s’accélère. Les destins convergent, le rythme s’affole. Tout, vous saurez tout de la colère des uns, des efforts des autres, des motivations du coupable qui reste sourd au monde qui l’entoure, des petites préoccupations mesquines de tel gérant ou de l’usure des employés de ces restoroutes anonymes, témoins involontaires, peu concernés. En 276 pages bien fournies, Incardona brosse – quelques mots lui suffisent parfois tellement le style est impeccable – le portrait de tous les acteurs de la pièce qu’il fait jouer devant nos yeux.

Pierre revient à sa voiture, la brise tiède caresse son torse nu. La voiture est son radeau. Surveiller le niveau d’huile, le liquide de refroidissement, la pression des pneus.
Sur le point de refermer le capot, il s’arrête et ferme les yeux, son torchon sale dans la main. Un apaisement, l’oubli momentané de ce qui le retient ici, sur ce circuit en vase clos. De ce qui l’anime et le fait tenir. Tant qu’il bougera, ne s’arrêtera pas. S’il s’arrête, il est foutu. Comme le squale. Sans cesse en mouvement. Lui aussi devient prédateur.

La force de ce beau roman palpitant, mi-intrigue policière, mi-critique sociale, est l’alternance des points de vue, fort bien construite et fort bien réussie. Incardona ne se contente pas d’entrer dans la tête des flics, dans celle du Monstre ou dans celles des parents, il convie, entre autres, un journaliste sans vergogne, un prostitué travesti, un vieil ermite qui collecte les objets oubliés par les touristes qui ne s’attardent pas et qui ne reviennent pas, jamais. Derrière les panneaux il y a des hommes offre donc une double lecture : on peut y débusquer les indices qui aboutiront à la résolution du crime et/ou admirer la fresque humaine d’une zone de passage à laquelle normalement on ne prête pas garde. En bruit de fond, le sifflement perpétuel des voitures qui filent à toute allure. Bruit qui assomme mais qui ne camoufle ni l’épuisement, ni l’envie de vengeance. Incardona maîtrise, passe la troisième à bon escient, n’hésite pas à doubler dangereusement ou à emprunter des chemins de traverse. As du volant chevronné, l’auteur nous emmène exactement là où il le décide, au point d’impact précis où un homme croise la route de celui qui a brisé sa vie.

Tension.
Le capitaine Julie Martinez détecte une présence insistante derrière elle. Elle se retourne, l’air de rien, dans le mouvement et voit l’homme qui l’observe, la cinquantaine, massif mais comme vidé de l’intérieur. Cheveux gris, yeux bleus. Joues creusées, mal rasé. Le capitaine Julie Martinez se détend, distance adéquate rétablie. Elle intègre le signalement de Pierre dans la zone mémoire.
N’y pense déjà plus lorsqu’elle rentre dans le bureau mis à disposition par le gérant du restoroute, monsieur Gérard Lucino.
Gros con libidineux cherchant le potentiel baisable sous l’uniforme.
Ne lui en veut pas. Ça fait partie du jeu. Depuis le temps qu’elle se penche sur le roman de l’Homme, elle y voit des schémas récurrents, fréquentations, manque de curiosité, paresse.
Bêtise.

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