« Derrière la gare » d’Arno Camenisch

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Voici une chronique délicate. Une de celles où quand tes mains s’approchent du clavier, tu hésites, tes doigts valdinguent, tes idées se font brume. Parce qu’il faut parler d’un livre respecté, aimé : que ce soit la langue, le rythme, l’inventivité, les sentiments comme ramassés mais qui te viennent droit dans la gueule. Alors, j’aimerais parler de Derrière la gare de Camenisch. J’aimerais le faire, oui, mais ce ne sera pas assez. Mais comme je dois bien commencer, et commencer quelque part, c’est par le récit, allons-y. Court, prêt à bondir, le roman se découpe en tranches fines, comme le sbrinz un peu ou presque, en lamelles qui iront fondre en tête. Ça parle sans doute des Grisons, canton d’origine de l’auteur, mais seulement sans doute parce qu’on est dans une vallée, c’est tout, pas loin de Coire, oui, mais c’est tout. On y croise la douleur qui s’emmêle dans les guiboles des protagonistes, sous les yeux d’un enfant. Un monde adulte où il joue. Voilà pour l’essentiel car en dire plus serait néfaste.

Le Tini Tounu habite en face de l’Usego. Il est devant sa porte, les mains dans les poches de son pantalon. Dans la bouche, il a un cigare court comme un bouchon de bouteille. Il a un béret franzos sur la tête et il lève la tête quand il nous voit. Tgau Tini Tounu on dit et on continue vite fait notre chemin. La Mama a dit que nous ne devions pas aller chez le Tini Tounu. En fait, on devrait aller chez lui pour lui demander s’il est un ou deux. Mais on ne veut pas aller chez lui, parce que Maman a aussi dit qu’avant le Tini Tounu emmenait les enfants dans les foins et qu’ils devaient lui montrer leur zizi. Mainant c’est lui qui montre son zizi le dimanche. Quand les gens sortent de la messa, le Tini Tounu est tout nu sur son balcon.

Parlons donc du lieu, et disons de ce lieu qu’il teinte les mots et les gens. On a des personnages typés, « racés » pourrait-on dire. Le père et la mère, les habitudes de tous les jours, le gamin et son enfance de là-haut. On sent derrière chacun un paquet d’années qui se sont engorgées dans les vallées. Et du coup la montagne, les neiges, la proximité, tout ça roule dans leur gorge, s’y noue et s’y déroule ensuite dans une langue autre. Roman local pour autant ? Certes, on y croise beaucoup d’éléments pour lesquels il faut parfois chercher dans sa mémoire, ou se souvenir que, là-bas, on appelle ça comme ça. Et là-bas, c’est parfois la Suisse, parfois les Grisons, parfois simplement le troquet du village ou les magasins qu’on ne voit plus, dont on entend seulement encore les noms dans nos têtes de gosses.

La première banana dans le village, c’est le Gion Bi qui l’a eue, dit la Tata à la stammtisch, et il l’a mangée avec la peau et tout le reste. Il ne pouvait pas savoir, dit l’Alexi, probablemein qu’on aurait fait pareil, mangé la peau et tout et le reste, on savait pas avant. Il sort son torchemoc de la poche de son pantalon et se mouche. Vous savez les mioches, il dit, les bananas, y en a pas depuis très longtemps chez nous. Autrefois, c’était pulenta tous les jours, patates et fromage, de temps à autre un peu de saucisse, mais quand même pas des bananas.

Alors on en vient à la langue. Camille Luscher, traductrice de deux romans de Camenisch aux éditions d’En Bas – et nous aurions pu parler de Sez Ner, cet autre récit dont l’édition trilingue à elle seule vaut le détour –, fait un travail exceptionnel pour restituer les sonorités, pour ne pas réduire le langage, pour lui restituer son ampleur, sa rondeur. Souvent, à lire Derrière la gare, on entend le rythme chantant, et on est tenté d’y apposer un accent. Restitution magistrale d’un idiome, attachement de celui-ci dans sa terre. Car de la terre, il y en a plein les mots. Grâce à elle, on y est, derrière cette gare, on est à l’Helvezia, devant l’Usego ou dans la neige.

Après la baignade, notre peau est comme la peau de la Nona. On est devenus vieux tout soudain. C’est à cause de l’eau, a dit l’Alexi, l’eau reste mille ans dans la muntagna avant de sortir dans le bassin. On a bu trop d’eau et c’est notre punition du Bondiu. La Nona va avoir une frousse et faire une attaque quand elle nous verra et qu’elle remarquera qu’on est d’un coup aussi vieux qu’elle.

Ainsi, Derrière la gare n’est pas un petit livre anodin. C’est une brume, pour en revenir à cela, si épaisse qu’elle t’emmitouflera. Tu t’y oublieras comme rarement, comme seuls les bouquins avec des mots nouveaux, une voix, un ton autres, savent t’envoler. Il y a souvent trop peu de style ou d’inventivité stylistique dans notre littérature – mais en voici un parfait contre-exemple. Pour ma part, je vous laisse, j’y retourne, là-bas, où la langue est si belle. Orvuar.

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