« Déroute » de Patrick Delachaux

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C’est l’histoire d’un homme qui se retrouve à la croisée des chemins. Chemins de vie, chemins de lectures, chemins de voyages. Quittant le travail qu’il occupait depuis une vingtaine d’années, Patrick Delachaux part sur les traces des écrivains qui ont marqué sa vie de lecteur. Au long d’un voyage interminable, qui l’emmènera sur trois continents, c’est aussi après un conteneur qu’il court, cherchant là la matière d’un prochain roman, Saigon 5. À la manière d’un journal intime, d’un carnet de lectures, d’un ensemble de notes ou de réflexions, Déroute gagne au fil des pages en profondeur et en densité. Essayant en quelque sorte de faire une synthèse de sa vie, de créer des liens, donnant parfois l’impression de fuir alors qu’il ne fait qu’avancer, vers on ne sait où, l’auteur cherche. Même si au bout du chemin ne se trouvera pas exactement ce qu’il comptait y dénicher.

Je bute si souvent contre mes textes. Plus l’énergie. Perte de mémoire. Incapacité à mettre en forme mes pensées. Paralysie de l’écrit. Ressentir la sensation de l’échec avant de jeter l’éponge et filer se coucher. Alors mal dormir. Pourtant le matin une idée éclaircie. Des mots nouveaux. Des pages à découvrir.
Trois heures du matin. La bouteille de whisky est sèche. Je relis mes notes. Reprends certains mots, rature et souligne. Labyrinthe d’idées. Traces temporelles.
Je m’étire. Je bâille. Perçois un rapide déplacement entre deux livres. Je dirige le faisceau de la lampe sur le gecko, qui s’immobilise.

Quel beau prétexte au voyage que de vouloir suivre les empreintes laissées par les écrivains qui nous ont précédés. Duras, Cendrars, Chandler, Camus, Malraux, Hemingway, Bouvier, Kessel, Le Clézio, Burroughs, Huncke, Miller, Kerouac. La moiteur de l’Asie, la froideur des Etats-Unis, la beauté d’Angkor, le toc de Los Angeles, l’agitation de Hong Kong, la chaleur de La Havane. Tant d’images de pays lointains que Patrick Delachaux va confronter avec son propre vécu. Faut-il beaucoup lire pour bien écrire ?

Je gravis les marches d’Angkor Vat. À cette heure les touristes sont rares. Je découvre l’immensité du territoire, la végétation luxuriante qui couvre les vestiges, plusieurs fois centenaires.
Je prends acte de la beauté de ce monde.
Impossible de garder l’esprit clair. Je suis tenté de sortir mon carnet de notes, mais je renonce. Vocabulaire insuffisamment riche. Inutile de noircir des pages. J’absorbe. Sais qu’il me faudra des années pour rétablir l’ordre. Peut-être alors écrire.
Je roule entre mes doigts ma plume Pelikan, reflets laqués verts et noirs. Je la range dans la poche avant de mon sac.
Deux moines en robe safran s’asseyent sur les marches du sanctuaire qui culmine. Je m’approche la gorge nouée. L’un me fait signe de m’asseoir, l’autre répond à un appel sur son Iphone.

À ces lectures se mêlent les essais d’écriture de l’auteur. Comme une idée fixe, comme un nouveau prétexte, le conteneur aperçu quelques années auparavant dans le port d’Ho Chi Minh City devient source d’inspiration pour le prochain roman. Patrick Delachaux se lance à sa recherche, parcourant les ports qui lui sont chers. Il s’arrête parfois pour rencontrer des amis, s’attarde dans la contemplation d’un gecko, s’immerge dans les bars et autres débits de boissons. Il y a bien sûr un côté très égocentrique dans un ouvrage aussi personnel. Et un aspect romancé qui ne nous échappera pas. Pour résister à sa vie, pour la justifier, pour contrer les deuils (ne plus être policier en est un), il faut savoir écrire sa légende personnelle. Que nous nous intéressions à l’homme et à son processus d’écriture, ou que nous ignorions tout de lui et soyons juste intrigués par ce voyage au long cours, Déroute offre quelques belles réflexions, quelques pistes, de lectures ou de voyages, suffisamment de charme, en tous les cas, pour que nous puissions l’inclure, nous aussi, dans notre chemin personnel.

La Pacific 1 longe la côte Ouest. Trois nuits à Morro Bay. Un port de pêche, une montagne en pain de sucre, des otaries, des goélands et des pélicans, par centaines. Je n’ai rien fait d’autre que d’écrire, installé dans une véranda d’hiver qui surplombe la marina. J’ai repris le Greyhound jusqu’à Big Sur, me ressourcer deux jours en forêt, rencontrer de doux cinglés qui m’ont récité des textes de Castaneda et Carl Jung. Trente dollars et une demi-journée de méditation avec John-Le-Vagabond-Solitaire, la soixantaine, cheveux longs, corps décharné, yeux hypnotiques, initié au LSD par Timothy Leary, en personne.
J’ai refusé la soupe aux champignons.

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