« Le Dernier échangeur » de Daniel Abimi

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L’avantage d’un roman « de genre » tel qu’un policier, c’est que le lecteur sait exactement ce qu’il veut y trouver en l’ouvrant. En l’occurrence, un personnage central pas forcément héroïque mais auquel il pourra s’identifier, une intrigue juste assez complexe pour tenir la longueur mais pas trop embrouillée pour pouvoir être lue sans effort de concentration intense, un peu de sang et des morts, si possible un tantinet de sexe, du glauque véridique, des méchants plausibles et un fin mot de l’histoire surprenant. Le Dernier échangeur c’est tout ça et un peu plus que ça à la fois. Écrit « comme une farce » (dixit Daniel Abimi), ce roman est pourtant loin de prêter à rire.

Le cheveu encore gras de la veille, ça faisait un moment que Rod fixait un point invisible sur l’écran de son ordinateur. Le réveil avait été difficile. Une douche glacée, deux Alka et un litre de Coca zero ne l’avaient pas dessaoulé. Ce n’était peut-être pas plus mal ; une gueule de bois lui aurait rendu la journée nauséeuse.
Machinalement, il consulta le fil des agences de presse. Un accident de grue avait fait six morts dans le nord du canton. Il commencait à comprendre pourquoi la rédaction s’agitait tant, si tôt déjà. Cette agitation matinale ne lui convenait pas du tout, et il se fit le plus discret possible. Son regard s’attarda sur un bout de papier où il avait griffonné quelques mots lui rappelant d’appeler un certain Gérard. Mais il essayait surtout de reconstituer les minutes de sa nuit ; des visages, des bribes de conversation, des mots, des jambes trop bien épilées pour être honnêtes. Ses souvenirs étaient confus. Une fois de plus, il ne saurait s’il s’était engueulé avec un bistrotier, s’il s’était épanché sur le Skaï usé d’une demoiselle de grande vertu ou s’il était simplement rentré comme un zombie zigzaguant entre les fouilles de chantiers et les parcomètres. Finalement, ça l’arrangeait bien.

Vous l’aurez compris, notre enquêteur est tout d’abord journaliste, un peu seul, un peu porté sur la bouteille, un peu torturé et ô combien attachant. Le grand intérêt de suivre les pérégrinations d’un reporter et non d’un policier est que les moyens d’obtenir une information permettant de faire avancer l’enquête sont souvent bien plus tortueux que le classique interrogatoire officiel. De la même façon, les rapports avec la police et autres autorités – les juges par exemple – sont matière à des échanges savoureux. Daniel Abimi, qui lui aussi a été journaliste, maîtrise visiblement les ficelles du métier, et s’il brode sans aucun doute sur les bords, il nous offre un canevas cohérent, vif et passionnant.

Rod observa la scène qui se jouait autour de lui. Cinq arbres plus loin, trois policiers déroulaient un ruban jaune le long du périmètre où devait reposer le cadavre – il n’en avait pas encore la confirmation officielle, mais ça puait le croque-mort à plein nez. Il distinguait encore un quatrième agent qui prenait des photos d’un tronc d’arbre. Encore plus loin, un groupe de policiers en civil s’étaient réunis en conciliabule. Malgré la distance, Rod crut comprendre qu’ils étaient désemparés.
Guignard rejoignit Rod au bout de dix longues minutes, il était accompagné du chef de la police judiciaire et du juge. Si le capitaine Samuel Pittet avait jugé bon d’abandonner son lit à potron-minet, l’affaire devait être d’une gravité inhabituelle, du moins pour la police lausannoise.

Revenons en aux faits, les faits, rien que les faits, notre ami Rod se retrouve donc confronté très rapidement à un cadavre plutôt joliment mis en scène (question de point de vue). Le défunt n’est pas n’importe qui, mais le très riche patron d’une clinique des hauts de Montreux. Déjà, c’est louche, et plutôt difficile à vivre pour l’estomac de notre journaliste. Mais l’auteur ne nous laisse pas le temps de nous remettre qu’un massacre a lieu… autant vous dire – direct – que vous n’aurez pas le temps de reprendre votre souffle. C’est tout le sel de ce polar qui se déroule dans le canton de Vaud, pas de temps morts, pas de tant pis, un rythme effrené, des personnages nombreux aux contours plus ou moins flous, une logique qui peu à peu se dessine, une réussite à tous les sens du terme, servie par une écriture simple et percutante. Pour les amateurs du genre, un peu lassés des séries nordiques, Le Dernier échangeur est l’occasion rêvée de changer d’air et de découvrir qu’en Suisse romande, aussi, il y a des assassins, des notables dépravés et des journaleux au bout du rouleau. Tous les ingrédients sont donc en place, à vous de voir à quelle sauce vous allez être mangé.

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