« Le Dernier crâne de M. de Sade » de Jacques Chessex

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Jacques Chessex, de toujours, goûtait la mort, les cadavres. Pour qui a suivi ses cours, souvenirs de ses sourires grinçants à la lecture d’Une charogne de Baudelaire. Chessex aimait l’os, celui qui crisse, qui raconte aussi, qui par-delà l’extinction se fait conteur. Ce n’est donc pas une surprise de découvrir, sous un cellophane de mauvais aloi, son Dernier crâne. Car Chessex, aussi – et il ne s’en cachait pas – aimait le sexe, Dieu, le jeu, le cynisme de ceux qui emmêlent tout cela. Lui, cependant, le faisait avec une forme de respect. Une forme de, certes. Ni total, ni ampoulé. Il aurait pleuré de rire à voir ce roman sous sa gangue de plastique : vous avez seize ans, vous pouvez vous offrir Sade en Pléiade, mais son petit livre à lui, où seule une courte scène ou deux sont un peu dérangeantes, ça non. Bel hommage des censeurs. Belle connerie de la bien-pensance, mais passons.

Madeleine Leclerc a fait sa première visite au marquis à l’âge de douze ans ; depuis lors, son assiduité n’a pas cessé malgré la surveillance de Mme Quesnet, la maîtresse en titre, mais Constance Quesnet vieillit, se lasse, laisse M. de Sade à sa folie. M. de Coulmier, l’ancien directeur de l’Hospice, a pris le parti de fermer les yeux. Le manège l’amuse et l’excite. Il arrive qu’il convoque la jeune fille à son bureau et lui fasse donner maints détails sur son « service ». Avec la menace, si elle cachait quelque chose, de la plus sévère punition pour entrave à la vérité. La petite peste ne se fait pas prier pour rapporter les actes auxquels elle est contrainte.

Qu’il s’agisse là du premier roman posthume de Chessex est un signe qui ne trompe pas. Construit en deux parties, le roman d’abord s’attache au divin marquis. Chessex s’amuse dans la narration, on se trouve au plus proche du protagoniste, dans sa cellule et, à la fois, on est en détachés, comme étrangers à ces scènes – parfois violentes –, comme si le narrateur nous emmenait par la main, nous donnait à voir. Car nous sommes voyeurs, nous sommes retenus et tenus, nous ne voulons pas voir et voyons pourtant et, à côté de nous, Chessex ricane. La première partie est jouissive en tout point de vue. Car c’est plonger dans l’inconnu, dans le décrié, dans l’indicible.

Les choses de la mort vont vite dans les hospices. Les morts ne traînent pas. Le décès à peine constaté, un service funèbre est bâclé à la chapelle de l’Hospice en présence d’Armand de Sade qui tiendra compte des moindres frais, – messe dite à la chapelle : 50 louis. Guêtres noires : 5 louis… Puis le cadavre est transporté à la morgue de l’établissement. Attente, deux jours, pour que la fin soit indubitable, et la rigidité parfaite. Alors seulement peut avoir lieu l’autopsie réglementaire. Les viscères, le cœur avec soin, le cerveau surtout ; car les savants nous le disent, le cerveau des fous est éloquent.

Dans la seconde partie, le roman se fait presque autobiographique. Le narrateur (Chessex lui-même ?) trouve la trace du crâne du marquis, et c’est alors dans une brume tout onirique que nous suivons son cheminement de pensée. Et c’est là où le posthume prend place. Car comment na pas lire ces lignes, surtout les dernières, sans y mêler ce que nous savons de l’auteur, de sa mort abrupte ? Comment ne pas se laisser aller, nous aussi, à jouer un double jeu, le même que celui que Chessex nous faisait jouer dans la première partie ? C’est alors nous qui prenons du recul, c’est alors nous qui faisons résonner le narrateur avec le réel. Piège de l’édition ? Volonté posthume ? Clin d’œil narquois de qui jamais ne s’est moqué de la mort, mais de qui toujours en a si brillamment parlé ?

La conduite d’un homme avant sa mort a quelque chose d’un dessin au trait aggravé. Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux, et plus explicite que son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune de ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis.

Nous l’aurons compris : ce dernier crâne est un ouvrage à se procurer, à lire, à savourer. Trop souvent on cite, de Chessex, ses dernières œuvres courtes, inaugurées par Le Rêve de Voltaire, poursuivies par Le Vampire de Ropraz ou Un juif pour l’exemple. Trop souvent on s’y réfère, mais c’est oublier ce petit roman, dépouillé, magnifique, lissé jusqu’à l’os, jusqu’à ses crissements dérisoires, jusqu’aux cris de jouissance du marquis dont le crâne, sans doute, tourmente bien de nos songes encore.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Le Dernier crâne de M. de Sade, Grasset, 2010, 170 p.
ISBN 9782246766117978-2-246766-11-7

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