Lausanne dans la littérature suisse romande

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Nous vous proposons ci-dessous la transcription d’une table ronde organisée par l’association Tulalu!?, réunissant Daniel Abimi, Baptiste Naito et Julien Sansonnens, autour du thème Lausanne dans la littérature suisse romande.

Pierre Fankhauser – Julien Sansonnens, vous avez choisi de placer votre roman à Lausanne, une ville où vous ne donnez pas vraiment l’envie de rester, votre personnage a d’ailleurs envie d’en partir. Certains extraits de votre livre ne sont pas vraiment tendres.

Julien Sansonnens – Mon héros entretient une relation d’amour et de haine avec Lausanne. Il y a peut-être quelques passages un peu plus engageants sur la ville mais effectivement mon héros ne se satisfait pas de ce côté un peu moyen. À mon sens, Lausanne n’a pas les charmes d’une petite ville, ni les avantages d’une grande. On n’y est pas dans l’anonymat d’un Paris ou d’un New York – puisqu’ici tout le monde se connaît – et on n’y a pas non plus le charme et la tranquillité d’une petite bourgade. Mon héros est embêté par ces demi-mesures parce qu’il n’est pas à une période de sa vie où il peut s’en contenter. Il a besoin de changements radicaux et porte un regard un peu critique, un peu cynique, sur la ville de Lausanne. Il y a ici ces petites notabilités, ces mythes inattaquables, ces personnalités auxquelles on prête, à tort ou à raison, quasiment des pouvoirs magiques. Je crois que c’est aussi le rôle de l’écrivain, non pas de s’en moquer, mais peut-être de déconstruire ces grandes figures mythiques. Tous les écrivains l’ont fait à toutes les époques et c’est peut-être leur rôle de déboulonner ainsi ces constructions.

P. F. – Mais pourquoi avoir écrit sur Lausanne, votre roman aurait pu se passer ailleurs ?

J. S. – Oui, mais j’avais envie de parler d’un endroit que je connaissais bien. Rousseau avait aussi envie de parler d’un endroit qu’il connaissait. Sans me comparer à lui, il y a peut-être un effort d’imagination à faire en moins, les idées viennent plus vite.

P. F. – Dans votre roman apparaît un personnage surprenant, très engagé à gauche, et qui s’appelle… Julien Sansonnens.

J. S. – Je me moque de la ville et de ses personnalités, il n’y a aucune raison pour que je ne me moque pas de moi-même. Je suis peut-être tout aussi ridicule que les autres, et donc je le dis. C’est aussi pour éviter le problème d’association forte avec le narrateur : Sam, ce n’est pas moi. Il y a effectivement beaucoup de passerelles, de liens, d’éléments autobiographiques, mais malgré tout : ce n’est pas moi. C’est le souci d’utiliser le « je », le lecteur va identifier le narrateur à l’auteur.

P.F. – L’ironie est quelque chose qui revient souvent dans votre livre, mais – pour reparler de Lausanne – il y a quand même quelques passages attachants. Vous l’aimez bien cette ville, quand même ?

J. S. – Bien sûr. Il faut bien comprendre que l’intrigue est basée sur une déception, presqu’une déception amoureuse. Mon héros quitte Lausanne avec l’espoir d’une autre vie, il part à la campagne mais il ne rencontre pas exactement ce qu’il avait imaginé. Il contrebalance donc cette nouvelle déception en se disant que dans ce qu’il a quitté, tout n’était finalement pas si mauvais. Il y a une sorte de remise à niveau de certitudes qui s’envolent.

P. F. – Il y a un côté assez spirituel chez Sam. De sa fenêtre il voyait des églises, la cathédrale, le lac, mais il ne trouve pas à Lausanne ce qu’il cherchait.

J. S. – Exactement, Sam cherche du mystique. Qu’il trouve d’ailleurs en partie, au début, à la campagne, dans les montagnes neuchâteloises. C’est l’été, tout est très beau, très calme. Il y trouve quelque chose de l’ordre du divin qui lui manquait à Lausanne, et puis tout s’écroule. Je voulais prendre le contrepied de ces récits initiatiques où les gens font des voyages et apprennent, sortent plus intelligents et plus forts des différentes épreuves qu’ils ont eu à subir. En réalité, mon personnage a à subir un certain nombre d’épreuves, n’apprend rien, en sort sinon plus bête du moins pas plus heureux. C’est en fait une histoire circulaire qui n’a, à vrai dire, pas beaucoup de sens.

P. F. – Votre description de la vie et de ses buts n’est pas vraiment réjouissante.

J. S. – Mon personnage a 35 ans, l’âge où l’on commence à se dire que des chemins ont été pris, et que tout n’est plus aussi ouvert qu’avant. Quand on sort de l’adolescence, tout est possible, c’en est peut-être d’ailleurs une des définitions. À 30 ans, c’est l’une des premières fois où l’on se dit qu’en fait non, on est déjà sur une voie, et c’est peut-être l’un des tous derniers moments pour essayer de se réorienter. Sam va alors prendre une décision radicale. Mais – de mon point de vue – c’est déjà presque trop tard, ou vain, je ne pense pas qu’on puisse réellement changer de vie. Je ne crois pas vraiment aux récits d’exil, de retour à la nature, de changement de vie, d’où ce livre.

P. F. – Baptiste Naito, Babylone est votre premier roman, tout comme Jours adverses de Julien Sansonnens. Votre narrateur arrive de Genève, beaucoup de choses ne vont pas dans sa vie, il a besoin de se changer les idées. Pourquoi l’avoir fait venir à Lausanne ?

Baptiste Naito – C’était tout à fait évident pour moi de situer l’action à Lausanne. C’est venu en même temps que l’envie d’écrire. Quand j’ai déménagé ici, je me rappelle que dans le bus je pensais à Pasolini, j’avais envie de parler de Lausanne comme lui parlait de Rome, j’avais de grands projets. J’avais l’impression d’être au début de quelque chose de vraiment exaltant. Ça a pris des années avant que je commence à écrire, mais l’envie de parler de Lausanne ne m’a pas quitté. J’ai découvert cette ville à l’adolescence et pendant longtemps elle a représenté la liberté, le plaisir d’interminables conversations dans les cafés. Mais, en réalité, l’action ne se déroule pas dans la ville telle que moi je l’ai vécue. Quand l’idée du personnage s’est imposée, que j’ai su ce dont je voulais parler et ce que je voulais dire, l’image de Lausanne s’est un peu transformée.

P. F. – Une chose que l’on peut préciser sur votre texte, c’est qu’il s’agit d’une description extrêmement minutieuse. Comment avez-vous fait pour prendre note de tous ces détails, vous aviez votre carnet avec vous ?

B. N. – Je n’ai pas du tout pris de notes. La seule chose qui est vraiment documentée, ce sont les manchettes des journaux. Pour le reste, ce sont des souvenirs, ce qui explique aussi qu’il y a quelques inexactitudes ou des problèmes géographiques. Je n’ai pas du tout essayé de relever ces détails de façon méthodique, ce n’était pas le but de ce livre. Parfois aussi – quand ce n’était pas ma mémoire qui me trompait – j’ai délibérément modifié des choses pour des raisons logistiques correspondant à l’intrigue. Je n’ai pas hésité, par exemple, à modifier des distances.

P. F. – Votre personnage va errer dans Lausanne, mais surtout dans sa vie nocturne. Pourquoi avoir voulu représenter cette époque du début des années 2000 ?

B. N. – Ça vient en fait d’une insatisfaction. J’avais l’impression que dans les livres que je lisais, il y avait tout un pan de la vie qui était occulté, les conversations un peu absurdes que l’on peut avoir par exemple. Du coup, quand j’ai commencé à construire l’intrigue, j’ai essayé de m’intéresser à des zones qui ne me paraissaient pas assez exploitées jusqu’à présent. Alors qu’au cinéma on trouve toutes sortes de situations, je trouvais qu’au niveau romanesque on retombait toujours dans les mêmes clichés.

P. F. – Quelque chose qui revient un peu dans vos trois romans, c’est la verticalité de Lausanne. La ville devient un peu comme un personnage contre lequel il faut se battre, il faut monter ses pentes. Comment avez-vous traité cette géographie symbolique ?

B. N. – C’est peut-être quelque chose qui a dérangé certains lecteurs, mais c’est vrai que j’ai veillé à faire une sorte de visite guidée de la ville. J’ai fait évoluer le personnage dans l’ouest lausannois, et puis dans les quartiers à l’est, dans la Cité, au bord du lac. C’est tout simplement le plaisir de raconter. Pour quelqu’un qui commence à écrire, et qui a surtout lus les auteurs anciens, il y a une difficulté à parler du présent, du quotidien. Ça paraît un peu absurde, mais ça a été longtemps difficile pour moi de parler de choses actuelles. Quand j’ai découvert que je pouvais mentionner les téléphones portables, la musique que j’écoutais, ça a été une véritable révélation. J’ai retiré alors beaucoup de plaisir à reconstruire la ville à travers l’histoire que je racontais.

P. F. – Daniel Abimi, pourquoi ces lieux, pourquoi Lausanne, pourquoi est-ce que vos deux polars se situent ici ?

Daniel Abimi – Comme disait Baptiste, c’était un peu une évidence, mais c’était aussi parce que je voulais copier les autres. Au début des années 90, on commençait à découvrir des romans policiers différents des Agatha Christie ou des classiques. L’action ne se passait plus systématiquement à Paris, New York ou Londres, mais dans des petits bleds suédois. Je me suis dit finalement pourquoi pas Lausanne ? C’est mon biotope, j’y suis né, je n’en connais pas chaque pierre mais presque. Pourquoi aller chercher plus loin quand on a sous la main un décor d’intrigue ? Je crois qu’on a de la chance en vivant là. Lausanne a été longtemps un lieu de passage, ça l’est resté. Je fais partie de la génération TGV, on est à 3h30 de Paris et de Milan. Quand j’étais gamin il y avait le train qui arrivait à 1 heure du matin de Belgrade. Mon père était Albanais donc c’était assez fréquent que la Gendarmerie l’appelle au milieu de la nuit : « bonjour, on a un type à la gare, il a juste votre numéro de téléphone dans la poche ». Dans les années 80, il y avait beaucoup d’immigrés qui venaient de Yougoslavie et pour qui Lausanne était encore ce lieu de passage. J’ai connu cette ville dans une réalité un peu parallèle, celle des immigrés. Il y a eu un brassage de populations à Lausanne qui en faisait un décor parfait pour des romans policiers tels que j’en écris. D’autre part, Lausanne est une ville magnifique mais qui a été depuis les années 60-70, peut-être pas massacrée, ça serait excessif, mais un peu laissée « comme ça ». Sans doute parce que – de toutes façons – on y vient, rien que pour le lac. Godard parlait de Lausanne en disant : « il y a le bleu, le vert et puis il y a le gris au milieu ». Tout cela a fait que j’ai eu envie de parler de Lausanne, même si finalement je me suis rendu compte que je n’en parlais pas tant que ça dans mes livres. Lausanne a aussi la particularité d’être une petite ville, ou un gros village, avec beaucoup d’argent, beaucoup d’institutions, mais sur une toute petite surface. Allez à une première, un soir, au théâtre de Vidy, et vous verrez que c’est fascinant parce qu’en fait tout le monde est là, sur les 5 ou 6 premiers rangs.

P. F. – Et là d’un coup, un mec arrive et tue tout le monde ?

D. A. – (rires) Vous faites allusion à mon premier roman où effectivement il y avait beaucoup de cadavres ! Je me suis assagi depuis ! Je l’avais écrit sur le mode parodique, sans savoir que j’allais le terminer puis le publier. Mais ce qui est intéressant, c’est que je l’ai écrit quand j’étais expatrié à Kaboul. J’avais donc une sorte de mal de pays qui faisait que les souvenirs de la ville remontaient de façon assez marrante.

P. F. – Vous vous intéressez beaucoup à deux types de milieux, le journalisme un peu rubrique chiens écrasés d’un côté, et de l’autre la bonne bourgeoisie qui derrière les volets fermés se livre au sexe ou à la drogue. Pourquoi en voulez-vous à la bonne société lausannoise ?

D. A. – Je ne sais pas si c’est le cas. Disons que c’est un roman noir et que je m’amuse à en démonter les codes. Quand j’étais journaliste, j’avais la chance d’être le matin au Beau rivage, et l’après-midi – tout d’un coup – à Bellevaux. Je changeais trois ou quatre fois de milieux dans la même journée. C’étaient toujours de vraies rencontres, parfois avec des gens complètement paumés, mais toujours avec de réelles souffrances. C’est aussi un peu le propre de Lausanne : on est vite en proximité. Si on ne connaît pas quelqu’un, on connaît en tous les cas quelqu’un en commun. Nous y sommes comme dans un huis-clos. Il y a une sorte d’intimité, qui peut être rassurante, mais aussi quelquefois terrifiante.

P. F. – Comment avez-vous – tous les trois – géré la géographie de Lausanne ? Par exemple les noms des cafés ou des rues ?

D. A. – Je cite souvent l’exemple du film Merci pour le chocolat, que les Parisiens ont sans doute adoré. Mais quand un Lausannois le regarde, il se rend vite compte qu’il y a des incohérences au niveau du trajet pris par la voiture. Ça peut alors lui gâcher un peu la magie du film. Je crois que si la vraisemblance et la géographie sont plus ou moins respectées, ça laisse beaucoup plus de liberté pour l’écriture du reste. C’était un peu mon parti-pris.

J. S. – Il y avait quelques lieux, qui sont un peu des clichés, notamment le MAD ou la Cathédrale, que je voulais citer. Mais ce n’était pas tellement important. Finalement, je voulais surtout essayer de faire ressentir l’air du temps aujourd’hui à Lausanne. Je me suis demandé ce que ressentirait quelqu’un qui viendrait aujourd’hui à Lausanne, il se dirait sans doute qu’elle est prospère, agréable mais constaterait peut-être aussi que c’est une ville qui craque de partout. Mon personnage est sensible à ça, au revers de la médaille de ce développement. Ce n’est pas un livre politique, mais il soulève peut-être quelques problématiques.

B. N. – Je ne me suis jamais posé la question de l’origine géographique de mes lecteurs, mais j’ai toujours eu la certitude que – même si c’est un peu un lieu commun – le chemin vers l’universel passe par le particulier. Si je voulais que mon histoire paraisse authentique, il ne fallait pas que j’essaye de gommer toutes les particularités liées à Lausanne. Au contraire, je devais les traiter sincèrement et c’était seulement comme ça que mon roman serait compréhensible et lisible pour qui que ce soit, indépendamment de son origine. Ma seule préoccupation était de faciliter la lecture, de me demander si on arrivait à suivre. Nous avons tous lu des romans qui se passent dans des villes que nous ne connaissons pas, et ça ne pose pas de problèmes.

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