Débat entre Damien Murith et Francesco Micieli

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Pierre Fankhauser – Une des thématiques de votre livre, Francesco, est le rapport à la langue, sa propre langue, la langue de l’autre, la façon dont on navigue entre les différentes langues. De votre côté, Damien, La Lune assassinée est un livre de peu de mots, la langue est très concise, peut-être celle parlée par les gens qui n’ont pas les mots ou qui ont envie d’en utiliser très peu.
Commençons par vous Francesco, Je sais juste que mon père a de grosses mains, la première partie de votre triptyque, est le récit d’un enfant qui voit ses parents partir à l’étranger. Pourquoi le choix d’utiliser une langue très dépouillée ?


Francesco Micieli – C’est un double choix. D’abord parce que j’avais imaginé écrire à la manière d’un journal d’enfant, entrer dans sa pensée, entrer dans son utilisation des mots. Ensuite, parce que je parle avec mes parents l’italo-albanais, mais avec un vocabulaire très restreint puisque nous n’avons pas eu le droit à une scolarisation. Maintenant, on peut suivre des cours d’albanais dans les écoles italiennes, mais à l’époque c’était interdit, à cause des lois dictées par Mussolini. C’est pour ces deux raisons que j’ai décidé de créer un langage qui utilise très peu de mots, mais qui essaye quand même de décrire une grande histoire, une histoire d’immigration, de pauvreté. Il faut aussi préciser que dans un petit village comme Santa Sofia d’Epiro où les habitants parlaient l’albanais, mais où l’école se faisait en italien, il y avait une langue « du pouvoir ». Utiliser peu de mots, c’était aussi faire le choix de se mettre du côté de ces gens, qui n’ont pas – avec la parole – le pouvoir.

Pierre Fankhauser – Daniel Rothenbühler, dans la postface, dit qu’entre votre langue maternelle – l’albanais – et la langue de l’État – l’italien – vous avez préféré écrire dans une troisième langue, l’allemand. Pourquoi ?

Francesco Micieli – Je devais aller à une lecture de la Divine Comédie de Dante, mais mon professeur était malade ce jour-là. Je suis donc allé prendre un café, tout près de la gare de Berne. Et là j’ai senti une odeur qui m’a rappelé un souvenir d’enfance. Je me suis retrouvé à écrire mon premier texte, en allemand. C’est venu comme ça.

Marius Popescu – Est-ce que vous vous sentez entre deux cultures ou avec deux cultures ?

Francesco Micieli – J’ai toujours aimé les choses qui sont entre deux. Par exemple, c’est sur les frontières que l’on retrouve la végétation la plus intéressante, car il y a des fleurs que l’on ne connaît pas. Je trouve ça très beau et très intéressant d’être entre les choses.

Pierre Fankhauser – Damien Murith, votre écriture est très dense, très resserée. Pourquoi ce choix de l’économie ? Êtes-vous parti d’un texte de 500 pages que vous avez réduit ou avec-vous tout de suite commencé par quelque chose d’assez proche de la poésie, finalement ?

Damien Murith – Je suis vraiment parti de la poésie. Je me suis dit que j’allais partir de quelque chose de très petit, mais avec ce très petit raconter une histoire. Je n’ai pas du tout brodé un long texte que j’ai ensuite dégraissé, mais j’ai vraiment cherché le mot à utiliser au bon moment. Je me suis discipliné à n’en mettre pas plus. C’est un souci d’écriture qui est vraiment proche de la poésie, mais avec ça j’ai construit un roman.

Pierre Fankhauser – L’histoire se déroule dans un village assez sombre. C’était important d’utiliser peu de mots pour parler de ces gens qui en utilisent peu ?

Damien Murith – Il y a deux choses. D’abord je suis tout à fait incapable d’écrire un dialogue, je ne sais pas faire. Et puis j’avais envie de mettre des sortes de flash, il y a presque un côté un peu voyeur. On entend juste des petits murmures, par-ci, par-là.

Pierre Fankhauser – Au niveau de la mise en page – et c’est un point commun entre vos deux livres messieurs – pourquoi mettre ces petits paragraphes en haut ?

Francesco Micieli – C’était un choix de mon éditeur allemand. Ça permet de couper le livre (rires).

Damien Murith – Il y a un côté esthétique. Si j’ouvre un livre et que les pages sont noires de texte, ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de lire. Un livre doit aussi être un bel objet, que l’on a envie de prendre, de toucher.

Pierre Fankhauser – Pouvez-vous nous parler un peu de ce couple, Césarine et Pierre, dont on fait la connaissance dans La Lune assassinée ?

Damien Murith – Césarine et Pierre sont à la base un couple uni, soudé. Et puis, ils vivent un drame épouvantable – la mort d’un enfant – et leur couple va petit à petit s’effilocher. Chacun va réagir de façon très différente. Le mari va être complètement détruit, il va trouver refuge auprès de la Garce, qu’il ne faut pas vraiment voir comme une femme, mais plutôt comme un alcool fort. Quelque chose dans lequel on va presque s’auto-détruire, se noyer, se perdre, s’oublier. Césarine se sent responsable de ce drame, et elle va plutôt rester dans l’amour de son mari, espérer qu’il revienne, peut-être jusqu’à tomber parfois dans une sorte de folie.

Pierre Fankhauser – C’est un univers qui est très rude. D’où vous est venue l’envie d’écrire une histoire aussi sombre ?

Damien Murith – J’aime beaucoup les romans avec une ambiance très noire, Queffelec par exemple. Je crois qu’on écrit souvent par rapport à des choses qui nous ont frappé ou marqué, des univers, des films, des tableaux. Je ne pense pas que je vais écrire un conte drôle pour les enfants, même si les miens me le réclament.

Pierre Fankhauser – De votre côté, Francesco, c’est une matière autobiographique. Même si à un moment le personnage du père vous reproche d’inventer. Vous parlez de Jésus, dont les parents ont aussi émigré, mais ils l’ont emmené avec eux.

Francesco Micieli – Cette histoire de Jésus est là pour montrer que la seule culture qui existait dans ce petit village, c’était l’Église et le Parti communiste. Il y avait aussi l’histoire des Albanais qui avaient combattu contre les Turcs. C’est sûr que si l’enfant veut parler de ses états d’âme, il doit utiliser les images qu’il a à disposition. En ces temps-là, lors de la migration des Italiens en Suisse, il y avait comme une sorte de règle : d’abord c’était l’homme qui venait, il prenait un ticket à la mairie de Santa Sofia d’Epiro, et il était invité à rejoindre Wasen, dans l’Emmental. Au bout de deux ans, ma mère l’a rejoint, puis moi. Jésus, Marie et Joseph étaient pauvres aussi, mais ils étaient ensemble.

Pierre Fankhauser – Votre univers est très rude, les hommes frappent les femmes, c’est quelque chose que vous avez voulu montrer de façon très âpre.

Francesco Micieli – Oui c’est très âpre mais c’est fait sans accusation. C’est plutôt une observation, du point de vue de l’enfant. Il voit et il dit.

Pierre Fankhauser – Tout à l’heure, nous parlions d’Agota Kristof, Le Grand cahier, vous vous situez dans cette veine-là ?

Francesco Micieli – Nous avons commencé en même temps, les deux livres sont sortis en 1986. Nous avons fait des lectures ensemble. Agota avait déjà écrit, dans sa langue. Moi, l’écriture ne me disait rien, je n’avais jamais pensé que j’allais devenir écrivain, c’est vraiment venu comme ça. On n’avait pas de livres, on n’avait même pas une bible. Avec Agota, nous avons le même vécu, nous en avons souvent parlé.

Marius Popescu – Vous vous sentez toujours étranger en Suisse ?

Franceso Micieli – Oui. Je n’ai jamais essayé de devenir le super Suisse, ou le super Italien quand j’étais en Italie. Se sentir étranger aux choses, c’est un sentiment qui est toujours resté. Mais ce n’est pas du tout quelque chose de négatif. Ça me dit où je dois être, mais ça déclenche beaucoup de choses positives.

Pierre Fankhauser – Pour vous Damien Murith, il y a peu de mots mais ce sont des mots qui sont utilisés comme des armes. Il y a le commérage, la culpabilité, la Vieille qui tape toujours sur Césarine avec ses petites formules.

Damien Murith – Ce sont les mots que je trouve beaux, que j’aime utiliser. Vu le contexte, j’utilise les mots qui vont le mieux, mais il y a aussi des mots tendres. Je crois que quand on veut raconter une histoire telle que celle-là, on a une palette de mots que l’on veut utiliser, et puis on trie, on assemble, comme un puzzle. Il fallait une puissance et une violence pour que ça avance. Je voulais que chaque chapitre ait sa place et soit nécessaire.

Pierre Fankhauser – Quel est le poids de cette voix villageoise ?

Damien Murith – C’est presque un personnage à part entière, un peu comme la nature. Il y a le poids de la pression sociale. J’habite dans un tout petit village, un peu perdu, tout se sait. Vous ne me ferez pas dire que c’est mon village (rires). Mais c’est la réalité, ce sont des endroits où les gens vivent depuis des générations, et je me suis beaucoup imprégné de toutes ces histoires. Là-dessus, j’ai ajouté et exagéré des personnages, comme celui de la Vieille par exemple. Mais ce n’est ni ma mère, ni ma grand-mère (rires).

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