« Dans l’ombre de l’absente » d’Olivier Pitteloud

Dans l'ombre de l'absente, Olivier Pitteloud

C’est une valse à trois temps, une valse à trois voix, qui tourne et tourne encore autour de la figure de l’absente, qui reviennent ensemble sur une histoire ancienne qui n’a pas pu connaître d’épilogue. C’est l’amitié et l’amour des premiers âges, qui sont partis en vrille et qui à jamais ont marqué les consciences et de leur sceau les destinées. Marysa a disparu, il y a longtemps, lors d’un bal qui aura mal tourné, trop d’alcool et trop de pulsions, son corps ne s’en est jamais remis, son corps n’a jamais été retrouvé. Tour à tour l’amoureux, le violeur et le père prendront la parole. Tour à tour la jeune femme, la pièce manquante, l’absente, hantera ce roman.

Il entend encore la voix de la mère, éraillée par la cigarette. C’était à l’hôpital, à la cafétéria de l’hôpital. Elle était assise à la petite table ronde, dont un des pieds, trop court, faisait clac sur le carrelage chaque fois qu’on s’appuyait. Elle parlait, comme si de rien n’était, comme pour ne pas penser à l’époux couché là-haut, au septième étage, pour ne pas penser que ça pourrait être la fin, non, ça, elle ne veut pas y penser, alors elle parle, elle parle comme jamais elle n’a parlé dans sa vie, elle, la taciturne, la taiseuse. Elle a le teint cireux, les yeux gonflés, elle triture ses clefs qui traînent sur la table, et elle parle, elle parle du village, de ce qui s’y passe et surtout de ce qui ne s’y passe pas, parce qu’il ne s’y passe pas grand-chose, du moins pour elle et les autres de son âge, qui sont perclus de rhumatismes et de douleurs aux genoux, au dos, aux épaules, et parfois c’est plus grave, elle parle aussi de ceux qui sont morts, elle en parle comme s’ils étaient présents en elle, elle les ressasse, chaque jour, elle ajoute aux vieux morts ceux qui viennent de mourir, à son âge, elle en connaît plus de morts que de vivants mais elle n’a jamais pensé que l’époux en serait un jour, il était nimbé d’éternité malgré les rodomontades lancées à la cantonade lors des fêtes de famille, on ne sera plus là pour voir, avec un petit air de satisfaction parce que, au fond, on n’y croyait pas vraiment, mais là, maintenant, l’époux est couché là-haut, les yeux fermés, le teint terreux, alors on commence à y croire mais on ne veut pas, alors on parle.

De ces trois voix, celle de Ferdi — le violeur — est sans doute la plus délicate. Non que les motivations de l’ami qui a laissé faire ou que celles du père qui inlassablement cherchera le corps de sa fille soient plus tendres, mais la complexité de la personnalité de ce jeune homme soumis à ses pulsions et contradictions, sa recherche impossible de son identité qui le poussera à se détruire puis à détruire ceux qu’il rencontrera, en font une véritable gageure pour l’auteur, le véritable pivot de ce roman, bien plus encore que Marysa que nous ne découvrons qu’en filigrane. Gageure ambitieuse pour un premier roman que d’inventer un tel personnage, source du mal, pourvoyeur de tristesse et victime de lui-même. Un portrait saisissant et dense qui n’en finit pas d’interroger.

Non, d’abord il n’entend rien que le silence de la nuit traversé par le sifflement strident des criquets qui se sont tus à son approche et qui reprennent peu à peu de la voix, rien que la résine qui suinte du tronc entamé là-bas, que le trottinement furtif d’un rongeur sous la baraque dont il remarque qu’elle est comme surélevée sur des poteaux massifs surmontés d’une large pierre plate et ronde. Comme un raccard. Et soudain, qui perce la nuit, une voix ténue, non, non !, inquiète, et puis tout va très vite, des pas qui claquent sur le vieux plancher, comme d’un qui court, un choc contre la paroi ma jointée, non, non Ferdi !, un tissu qui se déchire, là, juste derrière, à portée de doigt, à portée de voix, la voix qui s’éteint, le souffle qui s’accélère, halète, entre des sanglots légers, et là dessus un autre souffle, plus rauque, haché, qui s’accélère aussi, jusqu’au râle plus long qui couvre l’autre, et les sanglots qui se sont tus. Et puis plus rien. Il sent le corps adossé à la paroi rugueuse, des pas lourds sur le plancher, longtemps, tout s’est tu, il ne sait combien de temps, longtemps, tout s’est tu, quand, soudain, la porte de l’autre côté s’ouvre à la volée sur le silence et la nuit, et la voix de Ferdi, étranglée : pas par là, nom de Dieu ! pas par là, il y a le ravin !

Bien sûr, on pense à Damien Murith, parce que c’est noir et dur, parce que la folie, parce que le milieu rude qui cache ses secrets. Premier roman d’Olivier Pitteloud, Dans l’ombre de l’absente se tente et se teste. Bien sûr, quelques lourdeurs de primo auteur, bien sûr le goût du sombre comme apanage de ce que doit être la littérature — ça se discute — bien sûr une ambiance pour le coup très suisse, que d’aucuns pourraient qualifier de facile et qui pourtant n’est pas si évidente. Mais tout de même une patte qui se dessine, un coup de plume comme un coup de griffe, quelques jolies envolées et belles trouvailles, l’envie en tous les cas d’attendre le deuxième.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Dans l'ombre de l'absente, L’Âge d’Homme, 2016, 113 p.
ISBN 9782825145685978-2-825145-68-5

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