« Le Cul entre deux chaises » de Joseph Incardona

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Ceux qui me connaissent savent mon goût pour la Beat Generation et pour Bukowski. Toujours un peu la même histoire, un homme, ni trop vieux ni trop jeune, des soucis pour trouver un travail convenable, pour les femmes n’en parlons même pas, un peu d’alcool, beaucoup d’amour pour la littérature, et cette envie, toujours, d’être reconnu en tant qu’écrivain, même si les mots ne viennent pas encore. Un profil type donc, qui nous ressemble un peu, qui nous rassure souvent et nous amuse parfois. Alors forcément quand j’entends parler pour la première fois de Joseph Incardona, et de son double, André Pastrella, dont nous pouvons suivre les aventures dans Le Cul entre deux chaises, puis Banana Spleen et enfin Permis C, mon cœur fait tilt. Il me le faut. Et vite.

Le début est rassurant. Tous les ingrédients sont là. Et les allusions sont claires dès la page 17 :

Le lendemain, je découvris sur mon paillasson un petit carton rempli de livres accompagné d’un petit mot de Mme Cherkowski. Il y avait là une dizaine de bouquins, tous du même auteur et traduits en français. J’en pris un au hasard et lus la première page. Le livre s’intitulait Demande à la poussière. L’auteur, John Fante.
Je passai le reste de la journée et la nuit entière à lire Fante.

Découverte littéraire, initiatrice fatalement, pour notre jeune André (22 ans), vivant à Genève, galérant pour trouver un taf stable, amoureux d’une belle blonde un peu prostituée sur les bords et associé malgré lui à des histoires louches. Classique.

— Tu piges pas ? Bébert t’affranchit. Bébert va se mettre au vert. Un demi-kilo de coke, c’est encombrant. Toi, personne te connaît. Tu vas planquer la coke ici chez toi.
J’en avais ma claque des violences physiques. Je rêvais d’un petit monde guilleret avec des géraniums aux fenêtres et l’épicier qui vous dit bonjour sur le pas de sa boutique.

Du Fante à la sauce suisse, c’est tentant, et peu courant. Alors, pourquoi ça ne prend pas ? Réponse : je m’ennuie. Tellement qu’après avoir laissé ce livre de côté quelques semaines, j’ai dû le reprendre intégralement pour pouvoir vous pondre cette jolie petite chronique. Dans le doute, je m’interroge. Où est le souci ? Le style n’est ni bon, ni mauvais, pile ce qu’on peut attendre d’un môme de 22 ans. Par acquit de conscience je reprends mon vieil exemplaire de Demande à la poussière. Après tout, la référence est tellement claire qu’il n’y a pas de mal à tenter de comparer la « copie » et l’original. Et quant à faire dans l’original, autant commencer par la fin. Alors, les deux derniers paragraphes, ça donne ça :

John Fante :

Toujours avec le livre j’ai fait une centaine de pas vers le sud-est, là où tout n’était que désolation. De toutes mes forces je l’ai jeté le plus loin que j’ai pu dans la direction qu’elle avait prise. Sur ce, je suis monté en voiture, j’ai fait démarrer le moteur, et je suis rentré à Los Angeles.

Joseph Incardona :

La machine crachait ses cinquante photocopies à la minute. Bientôt, les feuilles débordèrent du plateau et s’éparpillèrent sur le sol. Un des nettoyeurs me regarda sans comprendre. Il se pencha pour les ramasser mais je le retins par la manche.
— Non, fis-je en souriant.
J’enfilai mon caban, allumai une cigarette et pris la porte le plus naturellement du monde.

Outre le fait que ce soit assez étonnant que dans ces deux chutes il soit question de feuillets et de départ, tout est clair. Qu’on me parle de photocopieuse ou de désert, de désolation ou d’un nettoyeur, bizarrement ça a beau être la même histoire, ça ne me fait pas rêver pareil. Et moi, je suis une lectrice des plus basiques, si je consacre ces heures à me cloîtrer dans ma tête, c’est pour voyager plus loin que je n’irai jamais, pour tomber un peu amoureuse d’hommes qui n’existent pas, pour me sentir vivante tout en étant immobile. Avec Le Cul entre deux chaises, sans faire de mauvais jeu de mots, je ne trouve pas ma place, ni mon compte.

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