« La Combustion humaine » de Quentin Mouron

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Décrié sur le fond et sur la forme lors de sa sortie, La Combustion humaine est clairement un livre qui sent le soufre. Il faut dire que le jeune Quentin Mouron, alors âgé d’à peine 24 ans – mais qui publiait son troisième roman, déjà – s’en prenait à un milieu bien particulier : l’édition en Suisse romande. Sous les traits de Jacques Vaillant-Morel, éditeur genevois, le suivant pendant quelques heures ou jours, ce sont tous ses dégoûts, frustrations, rancœurs qui nous sont alors offerts. Se méprisant sans doute un peu, mais méprisant surtout toute la chaîne du livre, des producteurs aux consommateurs, des auteurs aux lecteurs, en passant par les libraires et journalistes, mécènes et critiques, sans bien sûr oublier ses collègues, le brave homme est tout, sauf tendre.

Pour l’éditeur et pour l’auteur, il y a des concessions à faire. L’ego souffre au contact du milieu littéraire. Il se révolte. Pourtant, l’éditeur et l’auteur savent qu’ils doivent se ravaler l’orgueil. Morel, malgré ses manières brusques, ses tempêtes, son goût du « cartes sur table » était obligé de se courber, aujourd’hui encore, s’il voulait continuer à faire paraître ses livres. Il y avait tellement de gens à ne pas froisser. Critiques, libraires, diffuseurs, fonctionnaires, tous avaient le pouvoir d’ébranler son entreprise – et de le faire déchoir.

Pour ma part j’ai été assez convaincue par un style qui offre une distance bienvenue, le fond est dur mais la forme éthérée, je me serais juste passée de quelques grossièretés qui m’ont semblé pour le moins dispensables (mais je suis prude, vous le savez bien.) Assez loin du nouveau roman, mais d’une manière assez cinématographique, Quentin Mouron nous fait entrer dans la tête de son personnage. Qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture, cela ne fait aucun doute, mais la façon d’écrire, en tous les cas, reste parfaitement limpide, et ma foi assez plaisante.

Sa promotion au sein du milieu avait permis à Morel de prendre un certain poids, qu’il pouvait faire peser lors de négociations délicates, comme l’octroi d’une bourse inédite ou la situation du stand Vaillant-Morel au Salon de Genève. Mais cela n’avait pas été jugé suffisant pour la presse qui, sans le bouder tout à fait, ne lui donnait que ses bas de pages et ses fonds de rubrique. Morel ne s’en inquiétait pas outre mesure. L’action des mécènes était suffisante pour compenser les mauvaises ventes, et l’éditeur feignait de mépriser le public, qu’il appelait les « moutons » ou les « mange-merdes », surtout quand celui-ci s’engouait pour un polar américain ou un roman à l’eau de rose. Il aimait citer le mot d’Oscar Wilde : « Le public pardonne tout, sauf le génie ».

Le fond m’a paru plus étonnant car il est à mille lieues de mon propre ressenti quant à ce milieu littéraire (mais je fréquente le vaudois, non le genevois, nuance) dans lequel je baigne depuis bientôt un an. Je ne crois pas avoir croisé pour le moment d’éditeurs aussi aigris ni avoir eu connaissance de telles guerres intestines. Comme dans tous les domaines qui fonctionnent plus ou moins en vase clos il y a fatalement des brouilles qui marquent, des guéguerres infantiles, mais rien qui n’atteint la noirceur décrite dans La Combustion humaine. Sans doute qu’en plus d’être prude je suis naïve, ou alors un peu indifférente. Possible.

De même vingt-cinq ans n’ont pas suffi pour que l’on pardonne à Étienne Barilier d’avoir commis Soyons Médiocre, portrait au vitriol du milieu littéraire romand. De ses propres auteurs, Morel disait « j’ai toujours su qu’il n’était pas net, vraiment, ça crevait les yeux ». Le crime suprême, pour un auteur, c’est de dire ce qu’il pense. On aime, bien entendu, qu’il ait un « style franc », mais on ne lui tolère qu’une franchise de forme, jamais de fond. Le crime de « lèse-milieu » (tout comme celui de « lèse-média ») se paie sur plusieurs lustres. Jamais l’auteur critique n’est pris au sérieux. Sa critique tombe sous le coup de la folie ou de la prétention. « Il a attrapé la grosse tête » et la discussion cesse. Dans un cercle fermé, l’introspection est un mode de l’autocélébration. Soyons Médiocre n’a, comme le craignait l’auteur, jamais bouleversé personne, il en a seulement agacé quelques-uns – les autres s’étant estimés « au-dessus de tout ça ».

Mon questionnement tient surtout à l’intérêt que peut éprouver un non romand à lire ce roman, sans mauvais jeu de mots. Il est vrai que l’auteur se plaît à mêler fiction et réalité, citant ici ou là des maisons d’édition existantes, voire carrément des auteurs dont j’ai pu serrer la main à l’occasion (aurais-je croisé des personnages imaginaires sans le savoir ?). Est même cité un certain Quentin Mouron, venu se saouler à la Maison Rousseau. Je comprends que la démarche, que le procédé, aient pu en heurter certains, être pris pour un règlement de comptes, même si vous ne lirez pas ce livre pour aller à la pêche aux ragots (quoique ?). Bref. J’ai pris le personnage principal tel qu’il se présentait, je l’ai surtout plaint pour son ressenti qui le bouffe de l’intérieur, comme le pire des ulcères. Il m’a intriguée certes, convaincue aussi par certains aspects. Oui j’ai été étonnée qu’un jeune homme se mette ainsi dans la peau d’un narrateur bien plus âgé, et je me suis demandé ce que l’auteur avait pu vivre pour décrire d’une façon aussi négative un milieu qui lui a donné la parole. J’ai aussi, bien sûr, tenté de deviner qui se cachait sous les traits de certains personnages, mais la curiosité est un bien mauvais défaut, et sans nul doute des lecteurs non suisses prendront du plaisir à découvrir ce roman, et à se montrer bien plus vertueux que je ne le suis.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, La Combustion humaine, Olivier Morattel Éditeur, 2013, 120 p.
ISBN 9782970082552978-2-970082-55-2

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