« Capucine » de Blaise Hofmann

Blaise Hofmann, Capucine

Nous connaissions Blaise Hofmann pour ses récits de voyage. Nous le découvrons, non sans surprise, biographe improvisé d’une actrice oubliée, Capucine. Lui qui ne l’a pas connue, lui dont on ne sait finalement pas ce qui l’a attiré vers cette femme élégante, parfois jugée froide ou hautaine, elle qui n’a pas vraiment marqué le grand cinéma hollywoodien, elle qui nous paraît si triste, parce que morte seule, parce que suicidée. Le pourquoi, finalement, n’importe pas. Le comment, alors. Comment parler sans savoir, comment prendre la voix d’une autre, comment faire renaître une mémoire collective.

La mort n’est rien. Je suis simplement passée dans la pièce à côté. Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours. Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble. Jouez, souriez, pensez à moi…
La bise emporte le vieux sermon, il flotte en apesanteur. Elle l’a décidé, son choix est arrêté, elle ne verra pas la fin du film, elle ne s’endormira pas sur le canapé, elle ira jusqu’au bout, elle filera comme une étoile, fatiguée de voler à contrevent, elle fera la comète, trois ou quatre secondes seulement, elle pense aux mouchoirs qui passeront de main en main quand défilera le générique, à leurs yeux humides quand lentement reviendra la lumière.

Pour cela deux méthodes, d’abord s’appuyer sur les articles de l’époque, sur une filmographie, sur quelques maigres interviews. Relater, respecter une chronologie, puis oser le je. Avec douceur, pudeur, presque timidité, raconter de l’intérieur une enfance de guerre, un départ pour le Paris de l’après, une traversée de l’Atlantique sur un coup de poker, puis le succès, puis la tristesse, puis la perte de soi-même, la fuite en Suisse, les regrets, la solitude, la mort. Le style de l’auteur se fait discret, l’imagination encore plus, juste – avec respect – combler les silences de celle qui préféra passer ses dernières années à écrire la biographie d’autres femmes plutôt que de s’appesantir sur ses propres mémoires.

De quel droit je m’arroge celui de rédiger en je ?
Pourquoi revisiter la vie d’une morte ? Pourquoi remettre en scène cette femme qui n’a déjà fait qu’être scénarisée de son vivant ?
Pourquoi signer de mon nom la vie d’une actrice que je n’ai jamais rencontrée ?
Si elle vivait encore aujourd’hui, serais-je allé frapper à sa porte ?
N’ai-je aucune empathie envers ceux qui ont souffert de sa disparition ?
Pourquoi m’entêter à raconter cette histoire alors que son amie la plus proche – qui vit encore aujourd’hui sur les rives du lac Léman – n’a jamais répondu à mon courrier et m’a finalement simplement raccroché au nez ?

C’est un livre bien mélancolique que nous offre ici Blaise Hofmann. Capucine est, c’est certain, un hommage, une envie de déjouer l’oubli de la mort. Mais c’est surtout un récit de vie qui – des berges de la Loire au bord du Léman – ne ressemble pas vraiment à un conte de fées, finalement. Capucine a eu son heure de gloire, bien sûr, mais elle s’est surtout retrouvée effacée, niée, depuis le viol de l’enfance jusqu’à la discipline des studios américains. N’être jamais que celle que l’on attend que l’on soit. Obéir, se laisser diriger, ne pas avoir le droit à la libre parole, dépendre du choix des hommes, même quand celui-ci concerne votre propre corps, se retrouver déguisée, surnommée, moquée. Puis se voir vieillir, se consumer de l’intérieur de ce feu qui donnait jadis envie de brûler les planches.

Il faut me pardonner, je ne suis pas d’accord, on n’oublie pas, il faut se souvenir, et avant tout des noms. Prononcer le sien, le fixer en gros caractères sur la couverture d’un livre, l’accompagner d’un portrait noir-blanc de Georges Dambier, c’est entretenir le feu qui l’habitait – ne le sens-tu pas à la détermination de sa bouche, à ses yeux qui te fixent ? – la beauté, la passion, la mélancolie aussi.
C’est réparer la mémoire et rectifier les silences de l’histoire.

Blaise Hofmann compose avec les maigres éléments qu’il a réussi à récolter, avec les années passées, la lecture s’achève sur plus de questions que de réponses, mais surtout sur ce questionnement, vieux comme le monde : qu’est-ce qui nous pousse à brûler nos idoles, à hisser aux firmament de jeunes inconnues, puis à nous délecter de les savoir oubliées, enterrées bien avant l’heure, sombrant dans des gouffres sans fond ? Quel vice nous amène à traiter en objets – de consommation – nos semblables ? Et pour conclure, avec panache, cette mise en abîme de l’auteur, qui ose le je mais qui n’ose pas tout, car être écrivain du réel n’est pas être écrivain de fiction. C’est un beau voyage, sombre sans doute, mais d’une totale empathie, qu’a tenté Blaise Hofmann, pour nous, et d’autant plus nous l’en aimons.

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