« Bord du monde » de Charles-François Landry

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Fermez les yeux.
Citez les noms d’auteurs suisses romands du XXe siècle que vous connaissez. J’entends d’ici Ramuz, Chessez, Chappaz, Bille, Cingria, Mercanton, Cendrars ou Bouvier. Les audacieux nommeront Rod. Mais quid de Landry ? Trois fois lauréat du prix Schiller, prix Veillon, prix Chatrian, quatre voix au Goncourt. Une œuvre impressionnante dont il est inutile de faire la liste ici. Heureusement, Bernard Campiche a eu l’heureuse idée de rééditer son roman Bord du monde. Si l’on omet les quelques coquilles typographiques, la lecture ravit. Immédiatement.

Le vent passait comme un torrent. Il giclait entre les roches. On pouvait presque le voir, quand il rebondit, brusquement détourné, lancé en hauteur comme une vague contre une jetée. Il y avait, très loin, des nuages minces, et si griffés de la force du vent qu’ils en étaient devenus presque transparents, et bleutés comme un lait dont on a levé la crème lourde. Et quand le vent tomberait – en une nuit – ces longues palmes blanches dans le ciel prendraient du poids, pour devenir le temps si lourd des orages d’été.

En quelques lignes, voici posé le ton du roman. Certains y verraient une imitation de Ramuz, il n’en est rien : certes, la langue en est une autre, pas la nôtre, mais pas la sienne non plus, ni celle de là-haut (avec ou sans jeu de mots) ou pas tout à fait. Avec un régionalisme assumé, Bord du monde prend place en montagne, en France, et croque les villageois des petits hameaux, soumis au rythme du temps, qui vont se faire rattraper par le rythme de l’homme : c’est qu’on veut extraire du charbon de la montagne, pensez, un ingénieur est venu tout droit de la ville, et des ouvriers aussi. Et de l’argent, et de belles tenues, et des promesses. Et des ennuis. Oui, nous y sommes, bien au bord et, comme le personnage principal, Hilaire, nous regardons par dessus passer ceux-ci et ceux-là, dans la ronde du pouvoir, des mauvais coups, des ambitions, de l’amour.

Il y avait qu’Amédée Champetier aurait droit de prendre cette main que lui, Hilaire, avait vue posée sur une pierre, comme un petit morceau de la beauté du monde. Il y avait qu’entre ce bras et ce buste, il glisserait son bras. Ce serait arrondi, comme un piège. On verrait cette main d’homme qui revient en avant, contre cette hanche, et c’est un langage. Ça veut dire : « Cette femme est à moi. »

On le lit, il y a ces temps qui roulent, se bousculent, comme dans le torrent d’un langage réinventé, comme les échos qui frappent les contreforts avant d’être bouffés par la vallée. Il y a du « on » en veux-tu, en voilà. Ah, ces gens de la ville, ceux en redingote avec leur dictionnaire, ont dû être bien agacés. Et Landry emploie des tournures impersonnelles, des subordonnées insoupçonnées, des verbes réfléchis sans les réfléchir ailleurs quand dans nos yeux. Rarement un texte aura autant résonné depuis ma découverte de certains grands stylistes – Ramuz, certes, mais Céline aussi, ou d’autres encore. Chacun à sa manière. Mais le texte de Landry résonne, claque, sonne. Jugez donc.

Mais voilà : juste entre deux sommeils, la vieille Finette l’entendit qui ouvrait sa porte. Il revint dans la cuisine, où elle dormait. Elle avait tiré les rideaux du grand lit. Mais il ne fit pas lumière. Il allait, à pas feutrés, sur ses chaussettes. On comprit, à des bruits très minces, qu’il bouclait une cartouchière. Et puis, on comprit moins. Il avait tiré le tiroir et prenait des choses. Que pouvait-il prendre ? Il n’y avait dans ce tiroir que des ficelles, et un pot pour le sel, qu’on tenait là, quand on veut resaler sur la table. Il dut mettre du sel dans un morceau de papier, ou dans une boîte.

Car Landry joue avec la narration, sans s’en amuser pour autant : on devine parfois, les sujets se font changeants, ça oscille, ça remue de partout. Il prend également l’air en allant de l’un à l’autre, en racontant cette vieille femme pour mieux dire le jeune homme. Et, tout à la fin, comme dans une pirouette, il fait usage de sa liberté de conteur, nous emmène en bas pour mieux nous montrer ce qui s’est joué, plus haut, depuis le début. Avec brio, douceur, tendresse. Il nous laisse avec une larme et des mots plein le cœur.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Bord du monde, Bernard Campiche Éditeur, 2014, 180 p.
ISBN 9782882413895978-2-882413-89-5

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