« Black Whidah » de Jack Küpfer

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Il n’est pas si lointain le temps où je dévorais les livres d’aventure, Jules Verne ou Daniel Defoe, tête sous le drap, lampe de poche à la main, craignant autant les représailles de mes parents que les déconvenues de mes chers héros au long cours. L’enfant qui sommeille en moi s’est donc emballée à la vue de la jolie couverture de Black Whidah. Jack Küpfer ayant été lui-même marin, l’auteur qu’il est devenu devrait sans aucun doute se révéler prompt à nous emmener à sa suite dans des pérégrinations sans fin.

Taillant notre route à travers l’océan Atlantique, nous nous rapprochions du continent africain et fatalement aussi du fameux mystère que Porteiro supposait que je n’étais point encore prêt à découvrir, mais pour lequel j’avais dû lui faire l’inconditionnelle promesse de lui obéir. Pensait-il que j’étais assez naïf pour ne point me douter qu’il se rendait à Whidah pour s’y livrer à l’ignominieux commerce des esclaves ? Je n’avais certes jamais osé évoquer ce sujet avec lui, n’étant obnibulé que par la seule idée de quitter au plus vite le Brésil. Inutile de préciser aussi que Porteiro était, en la circonstance, ma seule chance de mener à bien ce dessein.

Première joie : le style. Retrouver une écriture fleurant bon le XVIIIe chez un écrivain contemporain n’est malheureusement pas si courant. Malgré une avalanche de poins d’exclamation, je goûte avec plaisir au langage châtié, aux expressions désuètes et aux sous-entendus érotiques qui échapperont aux plus jeunes lecteurs, comme il se doit.

Cet endroit maudit a marqué les esprits, comme on marque au fer rouge les esclaves. Aux aventuriers qui, dans deux ou trois siècles, envisageraient encore de se perdre en ces lieux, je ne saurais que recommander de ne pas trop penser, de ne pas trop crier, de ne pas trop éveiller ce qu’ils redoutent, de peur de voir leur peur prendre forme. Car ici la peur est sournoise et peut vous engloutir de sa grande bouche de fournaise et de nuit, la peur peut vous avaler et vous attirer dans ses marécages les plus profonds.

Nous suivons les pas de Gwen Gordon (prénom clin d’oeil), jeune homme polyglotte qui a sans doute un bon fond, malgré quelques lâchetés, et qui a été entraîné un peu malgré lui dans de sales histoires de piraterie. Sans doute va-t-il de nouveau faire un mauvais choix en s’attachant aux pas du capitaine Porteiro. Voulant quitter de toute urgence le Brésil, où son passé n’allait pas tarder à le rattraper, le voilà qui s’embarque pour l’Afrique. La découverte du commerce triangulaire, de la pseudo-bonne conscience empreinte de mauvaise foi de ses nouveaux compagnons, de la violence sans nom de l’esclavage, ne vont pas tarder à lui faire comprendre qu’il a commis une grossière erreur en croyant avoir pris ici un nouveau départ. Est-il encore temps de se reprendre en mains et d’agir enfin au nom des principes qui sont les siens ? Pourra-t-il honorer la mémoire de sa mère ? Sauvera-t-il sa vie et celle de l’élue aimée ?

— Avec son poil hérissé, ses griffes acérées et ses yeux brillants, sachez, Messieurs, que la « bête » veille à l’orée de la forêt. Elle aime se faufiler partout. On l’a même vue dans le fort, épiant les Blancs et jouissant de la confusion qu’elle sème parmi eux. Chez les Yorubas, on parle d’animaux remarquables ayant eu un jour une descendance humaine… Je crois, pour ma part, que l’esprit de cette Mambo est possédé par la déesse Agassa qui est un mélange fabuleux d’une panthère et d’une femme. Ceux que cette déesse tient en sa possession raidissent leurs doigts jusqu’à s’en faire des griffes, poussent des cris sauvages et flairent, reniflent les traces de leurs victimes ! Mais, outre ce danger, je puis vous certifier que ce qui effraie davantage encore les gens d’ici, ce sont bien ces voix inarticulées qui s’échappent, la nuit, de la forêt de Kpassé, des voix terrifiantes, un peu comme des gémissements d’enfant…

Sombre Afrique que les Occidentaux croyaient pouvoir exploiter sans vergogne. Certaines forces sont bien trop mystérieuses et inquiétantes pour que l’on puisse longtemps croire à l’impunité de ses crimes. C’est alors un vent surnaturel qui souffle sur les aventures de Gwen Gordon. Le résultat est là : Black Whidah fait partie de ces livres que l’on ne lâche pas avant d’en avoir lu la dernière ligne. Goût enfantin de prendre le temps de s’évader, de se sentir libre et de faire gonfler les voiles, il s’agit pourtant bien là d’un roman qui plaira autant aux grands qu’aux petits. La littérature mène à tout, à la réflexion, aux fantasmes, aux larmes, au suspens, et parfois au vent du large. Et il n’y a pas de plus somptueux voyages que ceux qui nous font naviguer et dans d’autres lieux, et dans d’autres éqoques.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Black Whidah, Olivier Morattel Éditeur, 2014, 272 p.
ISBN 9782940547005978-2-940547-00-5

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