« Béton armé » de Philippe Rahmy

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Réelle ou imaginaire, la Shanghai de Philippe Rahmy n’est pas la Shanghai que j’ai connue. Ma Chine était bouillonnante, agressive, intempestive. Celle de l’auteur semble intrusive, intrigante, prétexte à l’introspection. Il en va des voyages comme il en va des rencontres, chacun en retire quelque chose d’unique. Sans doute y a-t-il autant de chines qu’il y a de touristes. Toujours est-il qu’en refermant Béton armé, ce n’est pas sur Shanghai que j’ai appris quelque chose, plutôt sur un homme, réel ou imaginaire, comment savoir.

Shanghai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. Irrésistiblement, le petit jeu des analogies se met en place. À quoi ressemble ce qu’on n’a jamais vu ? Des images folles se bousculent. Le réel est une machine à rêver. Le nom des rues, les affiches, les manchettes, les voix, la foule, tout cela se combine aux visages, identiques au premier regard. Le peuple, le voici. Le peuple chinois.

Ne vous attendez pas à un récit de voyage à la vocation utilitaire. La ville est décrite certes – dans ce qu’elle a de tentaculaire – mais l’auteur ne s’arrête pas sur les bonnes adresses. Il croque ce qu’il voit, digère ce qu’il a vécu. Les souvenirs se mélangent au présent dans un cheminement très complexe et tout à fait personnel. Philippe Rahmy multiplie les notes, sans forcément les lier les unes aux autres. Un récit ardu, centré sur la frontière. Celle de son monde et de celui dans lequel il est propulsé ; celle qui le sépare d’un peuple qu’il ne comprendra jamais totalement ; celle qu’il vit au quotidien, dans sa maladie : les angles de meubles aux contours blessants ; celle entre le monde des valides et celui des plus fragiles.

Voyager aussi loin me donne un aperçu de ce que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un fossé noir. Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J’allume une cigarette. Mieux vaut éviter les tables pour écrire. Qu’elles soient rondes ou carrées, elles sont faites pour manger. Pour reprendre des forces. Pour reposer les bras et les épaules après une longue journée. Pour s’avachir. Je reste perché au bord de ma fenêtre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j’aime.

Voyager n’est pas un acte anodin. On ne part pas à vide. On ne s’oublie pas en route. Voyageuse je l’ai été, et j’ai bien souvent eu du mal à en parler, tellement il s’agit d’une expérience intime. Vouloir coucher ce récit sur le papier, essayer de le faire partager, tout en sachant qu’on sera incomplet et pas forcément intelligible, est une démarche qui n’est pas non plus anodine. Que veut nous raconter Philippe Rahmy, au fond ? Sa solitude, sa spécificité, son questionnement ? Veut-il nous décrire ses regrets et ses incompréhensions ? Attend-il de nous que nous le guidions dans les larges avenues du bound de Shanghai ou dans les bas-fonds des districts satellites ?

Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l’idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu’il est beau et surtout qu’il permet à d’autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou simplement parce qu’ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu’ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane. »

Le métier de vivre de Pavese est l’un des livres les plus difficiles qu’il m’ait été donné d’abandonner. Je n’ai pas abandonné Béton armé, mais j’ai peiné. Philippe Rahmy est un homme dense. À mille lieues de Nicolas Bouvier – autre Suisse voyageur – il nous donne à lire un roman de voyage, qui nous entraîne bien plus loin que ce que la quatrième de couverture nous promettait. Car ici, comme en transit, je ne suis pas venue les mains vides, et c’est aussi une projection de moi que je retrouve entre ces lignes. Voyage dangereux, voyage périlleux. Voyage immobile de la lectrice face à son auteur.

À quel moment pourrai-je dire « je suis arrivé » ? La destination est-elle le pays qui m’accueille, la ville, l’immeuble, le lit ? Je cherche la zone intime que le corps délimite par le simple fait de sa présence, qui serait constituée par l’air que l’on expire et qui irait s’élargissant, jour après jour, agrandissant notre sentiment d’appartenance, de légitimité. Je ne la trouve pas. Je découvrirai que l’intimité est une notion inconnue en Chine.

L’avis de l’intello.

Philippe Rahmy propose la vision plurielle d’une Shanghai vue du sol, un enchevêtrement où l’armature de ce béton est justement renvoyée à celle des corps ou, plus précisément, du corps, du sien – ou de celui du narrateur. Corps meurtri face au corps monolithique. Mais cette vision n’éclaire que le titre, car le récit poursuit dans une exploration triple de ce voyage : il y a l’intérieur – démuni et friable – l’extérieur – solide et imposant – et le reflet aussi, le passé qui surgit, un en deçà, glissant sous les mots, se faufilant entre les avenues, échappant aussi au narrateur. Réminiscence enfouie pour mieux éclater dans un final qui, soudain, nous ouvre les portes d’une compréhension renouvelée d’un roman que l’on pensait « simplement double ». Il n’y a pas de dichotomie consommée, il y a parallaxe plutôt, qui ouvre une perspective jusqu’alors ignorée. On pensait l’exploration comme bipolarisée, la voici d’une pichenette multipliée, déroulant un sens nouveau. C’est une « trichotomie » du voyage, l’exploration évasée d’un oxymore à trois têtes.

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