« Ballast » de Jean-Jacques Bonvin

Couverture de "Ballast" de Jean-Jacques Bonvin

J’imagine que tout lecteur possède son ouvrage de référence, celui auquel il revient sans cesse, en y trouvant toujours ses réponses. Sur la route a pour moi été une clef, mais aussi une porte. Celle qui m’ouvrait sur la Beat Generation, sur cette histoire insensée d’un groupe de copains qui tous ont été influencés par la rencontre avec un seul homme, Neal Cassady.

Alors quand – dans un autre temps et un autre lieu – ce nom sonne au beau milieu de la présentation de son dernier ouvrage par Jean-Jacques Bonvin lui-même, je tilte. Jusque là, je tentais vainement de m’accrocher à la lecture hésitante – de mots qu’il a pourtant écrits – de ce grand monsieur fantasque. Je ne délaisse pas Le Troisième animal mais me procure en même temps Ballast.

Joli petit fascicule publié par la très élégante maison d’édition Allia, Ballast est très court, mais sa lecture me réchauffe le cœur. Lire des noms amis – Ginsberg, Kerouac, Burroughs, Cassady, Carolyn, LuAnne – et se remémorer des épisodes que seuls les initiés peuvent connaître. Amatrice de leurs échanges épistolaires, des écrits introuvables non réédités dénichés dans les bouquineries genevoises, des versions originales que je peine à déchiffrer en anglais faute d’une publication française, j’y trouve mon compte. Déjà, le plaisir de se dire que je ne suis pas seule à partager cette fascination. La majorité du texte est au présent, et bien que le récit commence par la mort des protagonistes (Cassady, puis Kerouac, puis Ginsberg, puis Burroughs), nous y sommes. Avec eux, dans les bars à jazz, sur les routes et le pied sur l’accélérateur, dans cette frénésie d’amour les uns pour les autres.

Par la fenêtre, on voit les palmes qui ondulent comme ondulent avec de longues pauses les ailes des oiseaux marins. Le ciel est un peu couvert et parfois très bleu. Assis devant son poste de télévision, Jack Kerouac décapsule une nouvelle bouteille de bière Falstaff qu’il s’apprête à mélanger à son verre de whisky. Sur l’écran, Galloping Gourmet, des recettes au beurre, comment accommoder le beurre, comment le porter au pinacle. Il garde les yeux fixés sur l’émission culinaire comme il les garde fixés sur les matchs de base-ball quand il y a des matchs de base-ball et c’est souvent, et puis ses yeux se baissent pour regarder à l’intérieur de lui, à l’intérieur de son estomac, de ses intestins. Il a la nausée. Pas la nausée. C’est une douleur qu’il ne peut nommer puisque c’est à l’intérieur. Quelque chose va mal inside, une présence maximisée du beurre et de l’alcool, du beurre et de la bière, bière et whisky.

Ce livre n’a pas vocation à expliquer ou à raconter, mais il a le pouvoir d’invoquer les morts. Ceux que les gens comme moi auraient aimé rencontrer, mais qui doivent se contenter des livres et des lettres, car tout cela – est-il besoin de le préciser – a eu lieu bien avant ma naissance. Comprendre ce qu’ils avaient que leurs congénères n’avaient pas, comprendre ce qui a fait que ceux-là ont marqué l’histoire littéraire américaine, comprendre ce truc en plus qui faisait de Neal Cassady une sorte de gourou malgré lui, une puissance, un nouveau souffle.

Allen écoute Neal et le regarde. Ce qu’il dit présente un intérêt qui peut attendre, c’est de l’aventure, c’est épatant mais tôt ou tard on en revient. Le physique du bonhomme, c’est une autre histoire. Son corps est beau, son visage est beau, ses yeux sont beaux. Allen est sur le point de tomber dans l’amour. Jack est beau, de visage et de corps, mais Neal en plus est fou, il vibre, ses mains tournent et tremblent, il regarde Allen comme on ne l’a jamais regardé et Allen se demande si Neal, ce serait un comble, lui trouve du charme, serait prêt à entrer en lui malgré LuAnne qui assise devant la fenêtre regarde la rue en fumant Camel sur Camel, Don’t look for Premiums.

Sans mauvais jeu de mots et sans détournement salace, Jean-Jacques Bonvin s’attarde dans Ballast sur ce qui entre et sur ce qui en ressort. Le sexe, l’alcool, la drogue. Comme un leitmotiv. L’écriture est assez particulière, mais peut-être pas assez belle pour retenir ceux qui ne connaissent pas la Beat Generation ou qui tout simplement s’en foutent. Mais pour les conquis par avance, alors oui, il faut prendre le temps de découvrir ce petit bouquin, qui fait plaisir, qui n’ajoute peut-être rien à ce que l’on sait, mais qui, en tous les cas, constitue un bel hommage à des hommes morts dont nous restons les seuls garants de la mémoire.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Ballast, Allia, 2001, 64 p.
ISBN 9782844854018978-2-844854-01-8

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