« Le Bain et la douche froide » de Mélanie Richoz

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En commençant à lire Mélanie Richoz, je me suis tout de suite rappelé Milena Moser : des récits arrachés, enlevés, une langue brute. Toutefois, contrairement à cette dernière, la cruauté, ici, n’est pas cinglante. Toujours pointent derrière la tristesse, l’angoisse, la déception – comme autant de douches froides que le titre nous indique – une tendresse certaine, une douceur également, qui atténuent ce qui pourrait prendre aux tripes, nous triturer, nous ravir ou nous répugner. Et pourquoi le bain, alors, dans tout ça ?

Dans l’eau parfumée à la lavande, nos corps s’immergent. Appuyés aux deux extrémités de la baignoire, lui côté vidange et moi de l’autre, nous nous regardons…
Je dois parler.
Plus les secondes s’écoulent, plus le mystère et le malaise grandissent, et plus ça me semble difficile. Je le fixe, droit dans les yeux. Je le fixe tellement que je ne le vois plus. Son image devient trouble. Je peine à respirer.

C’est là un lien entre les différentes nouvelles de ce recueil : une alternance de douleurs et de joies, d’espoirs ou de fins, de promesses ou d’amertumes. La nouvelle centrale, qui porte le titre même de ce recueil, montre ostensiblement la voie, désigne ce qu’il faut chercher dans ces portraits. Oui, portraits plus que nouvelles, en l’état : les textes sont très courts, très enlevés, centrés sur un sentiment, un geste, une parole. Le style, très ramassé, accompagne la lecture de ces morceaux avec aisance. Parfois, on se sent un peu pris par la main dans la découverte, ce qui peut gâcher le plaisir : quelques chutes sont trop explicites ou démonstratives pour ne pas légèrement décevoir.

J’ai onze ans mais faut pas me prendre pour un con, je sais bien qu’il veut se taper ma mère. Je le hais depuis le premier jour. En sa présence, je vois bien que les camions de la peur écrabouillent ma mère. Elle crève de trouille. Comme ma grand-mère à l’époque où elle se défendait avec son cul pour que les Allemands se vident au lieu de la zigouiller. Alors, je rentre le plus vite possible de l’école pour qu’il se casse, le vieux. Mais il s’incruste. Chaque jour davantage.

Nous parlions du style, et Mélanie Richoz en fait montre, surtout dans l’une d’elles, un pastiche. Elle indique alors la volonté qui sous-tend tout le recueil, chacun de ses mots. Souvent, dans le cœur du texte, des phrases trébuchent, forment de petits vers et accompagnent les hoquets du narrateur ou des protagonistes – bien que la répétition du procédé puisse malheureusement sembler factice.

J’ai tellement aimé courir ces derniers mois,
fébrile et décontenancée,
pour te rejoindre ici dans les huit minutes imparties.

Si parfois les récits « de la douche » peuvent confiner à l’horreur, les portraits « du bain » sont nettement plus poignants : en cela, Mélanie Richoz a un ton très féminin – d’ailleurs bon nombre de protagonistes sont des femmes. Et, quand elle évoque à deux reprises une homosexualité involontaire ou décalée, nous y sommes, nous touchons du doigt ce qui fait le sel de ce recueil.

Elle ose plonger son regard entre les cuisses de Cécile, avec qui elle vient de se baigner nue à la rivière. Elles se sont déshabillées chacune derrière un arbre et glissées dans l’eau, avec empressement et pudeur, les bras en croix sur la poitrine. Elles ont fait quelques brasses jusqu’à la cascade. Puis elles ont choisi deux grosses pierres chaudes, plus ou mois éloignées l’une de l’autre, sur lesquelles s’allonger pour réchauffer leur corps grelottant.
Elle ne voit pas grand-chose.
Mais elle devine.

Ainsi, pour filer la métaphore, si la douche froide reste parfois tiède, le bain, quant à lui, est chaud, évocateur, envoûtant. C’est dans ces instants que l’on a véritablement l’impression de partager la vision de l’auteure. Une chose est sûre : je ne m’arrêterai pas là et vais de ce pas découvrir ses romans.

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