« Une autre vie parfaite » de Julien Bouissoux

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Je ne serai jamais un homme de 40 ans et, à lire Julien Bouissoux, je me dis Dieu merci. Ça n’a pas l’air simple de naviguer entre frustrations professionnelles, perte des idéaux, regrets larvés, femmes qui sont passées de sexy-légères à lourdes-pas-drôles, console de jeux. Le poids des ans. En neuf nouvelles joliment fignolées, l’auteur nous fait un état des lieux doux-amer d’un quotidien qui nous est quotidien.

En me tournant vers ma femme je réalise qu’elle ne porte rien sous sa chemise de nuit. Qui porte encore des chemises de nuit dans notre génération ? Qui dort encore sans culotte à notre âge ? Je n’attends pas sa réponse. Il n’y a pas de réponse. Elle a la tête dans la nuit et regarde les fenêtres de l’immeuble d’en face s’éteindre les unes après les autres. Bientôt il faudra dormir et, au bout de la nuit, se réveiller tôt. Personne ne nous autorise le moindre écart. Pour amener les enfants à l’école. Pour les veiller le soir. Nous résistons encore un peu, pour la forme.

Au début, je ne m’en cache pas, je me suis dit à quoi bon. Entendre parler de poèmes écrits sur un coin de bureau, de jeunes qui zonent sous l’abribus, de Playstation et d’Iphone. Et puis la subtilité du propos m’a frappée de front. Autodérision bien française, pas de méchanceté, pas de cynisme, juste une pointe d’ironie et pas mal de lassitude, le bon dosage pour arriver à ces courtes histoires qui font mouche. Ces hommes, et cette femme, notre vie et ses petits riens. Pas évident de parler de ces choses qui entraînent la désillusion des uns et des autres. Pas facile non plus de se rendre compte que nous passons tous par les mêmes étapes, mais qu’il faut faire avec, parce que c’est la vie, et qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer.

L’intérêt du job, c’est que tu peux passer ton tour toute la soirée. Rester dans ton coin. Personne ne le remarquera. Personne ne te dira rien. Tu rentreras chez toi sans un dollar en poche. Et tu te demanderas ce que tu fais de ta vie. Et tu n’auras aucune réponse. Avec un peu d’alcool, des médicaments, du sexe mal fait, tu finiras par trouver le sommeil. Et tous les soirs c’est pareil. Ici on n’aime pas les dimanches. Si tu veux bosser tous les jours, même à Noël, même quand il pleut, eh bien vas-y, personne n’ira voir ce que tu fabriques, jusqu’à ce que tu tombes raide mort : personne ne fait jamais attention à toi, ici.

Pince-sans-rire, Julien Bouissoux nous parle de huit hommes qui n’ont en commun qu’une certaine frustration. À leur âge il est trop tard pour certains choix, et bien assez tôt pour réaliser que certaines décisions ont engendré des déceptions. Mon premier revient dans son village d’enfance et le chemin parcouru lui paraît bien dérisoire malgré les boutons de manchettes, les plaques suisses et le fusil dans le coffre. Mon second se retrouve malgré lui avec pour seule compagnie une plante verte moribonde dans un bureau déserté. Oublié par ses employeurs, il griffonne des poèmes en regardant passer les heures. Mon troisième échappe de peu à la noyade, en voulant pavoiser comme au temps de sa jeunesse, un ballon de foot au bout du pied. Les histoires et le style sont simples. Pourtant le souvenir de lecture est dense. Pas de mystère, le ton est juste, tout simplement.

Anne-Sophie soulève le culot de la bouteille et je trouve ça vachement sexy. Le vin qui coule dans mon ballon. Comment elle joue avec la dernière goutte. Toutes ces analogies qui devraient nous rapprocher, mais personne ne s’en donne la peine. Quoi ? Pourquoi Boris ? Non mes parents ne sont pas russes, mais déjà à l’époque on consacrait beaucoup de temps à la recherche de prénoms idiots. Kevin, tu sais de quoi je parle. Ce n’est pas de ta faute. Comme moi, tu n’y peux rien. Non, je ne reprendrai pas de poulet, ok alors juste une cuillère, non vraiment : une cuillère.

La seule femme du recueil est campée dans toute sa tendresse, dans tous ses regrets, dans tous ses remords. Restée amoureuse de ce que l’objectivité nous pousse à appeler un coup d’un soir. Lui est devenu célèbre, alors qu’elle n’a visiblement rien réussi, à part lui consacrer des classeurs de coupures de presse. Elle attend. L’histoire prête à sourire, mais sans méchanceté, et ce petit exploit vaut à lui seul la lecture d’Une autre vie parfaite.

Chez moi vous ne trouverez pas de portrait de lui au mur, sauf cette photo de classe qui date de 1964 et où nous sommes tous les deux au deuxième rang. C’est le garçon qui se tient debout à côté de la maîtresse ; je suis la petite fille avec la frange et les cheveux longs un peu plus loin sur sa droite. Vous pourriez venir chez moi et ne pas nous reconnaître. Vous repartiriez sans imaginer que nous nous sommes connus. D’ailleurs j’évite d’en parler. Bien sûr il y a des gens qui savent. On ne va pas chez les mêmes commerçants pendant vingt ans sans leur raconter un peu de notre vie.

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Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Une autre vie parfaite, L’Âge d’Homme, 2014, 109 p.
ISBN 9782825144282978-2-825144-28-2

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