« Les Autobiographies de Brunon Pomposo » de Charles-Albert Cingria

Charles-Albert Cingria

Cingria fait partie de ces auteurs dont on ne peut dire, dont on ne peut esquisser plutôt, qu’un croquis grossier ou mouvant, fait de coups de crayon approximatifs. Car parler de son œuvre, c’est accepter de sortir des catégories, d’aller non par des chemins de traverse mais à travers les champs du langage – jeu de mots compris. Auteur polysémique, il l’est de récits variés, riches, multiples, autant de Janus – il m’aurait corrigé en Jani – aux fronts multiples, à la vision démultipliée. Écriture de facettes, d’éclatement de la forme et du fond. Parlons donc des Autobiographies de Brunon Pomposo.

Il ne faut pas trop écouter les rêves des enfants. Tous les enfants font des rêves. Plus on les écoute plus ils allongent. Ne vous laissez pas tyranniser. Ah… (quand il disait ah on entendait mieux ce métal vraiment superbe)… je croyais que vous étiez un farouche individualiste. Je vois que vous recherchez la société. Ah… c’est bien. Ah… il faut que je coupe ces branches qui étouffent ces pauvres sapins.

Qui est donc ce Bruno Pomposo ? Lire la « fabulation » dans son entier ne suffira pas à y répondre et, de fait, le titre d’abord : les autobiographies. Le pluriel est d’importance. S’agit-il de plusieurs versions d’une même vie ou de plusieurs vies d’un même homme ? La question demeure, le doute nous emporte dans ce récit complexe. Ainsi, un narrateur, à la première personne, se fait mouvant, indéfinissable, et qu’on l’accule ou pense l’isoler, voilà qu’il se dégage pour mieux ricaner. Humour, il y a. Dérision et ironie, aussi. Et le lecteur de suivre, assidûment – il est très délicat de sortir d’un tel récit – cette narration qui évoque Genève, le Piémont ou encore Lucques, sans jamais que nous ne sachions véritablement où nous nous trouvons, qui nous suivons. Aux lieux multiples répondent ou se superposent des personnages changeants, tantôt morts, tantôt vivants, aux patronymes ambigus – différentes orthographes pour un même homme. Voilà pour les protagonistes. En dire plus ? Certes, il le faudrait. Mais la beauté du récit s’y cache. Ne la déflorons pas.

— En effet. Pardon. Il nous donne quelques détails sur la fuite de notre compagnon le géant obligé par un anatomiste à prendre un bain. Alors il se sauve.
— Voilà qui est, sinon drôle, du moins logique; mais, puisqu’il est là, pourquoi est-ce que c’est un autre qui raconte ?
— C’est difficile à expliquer. Il faut pour cela les connaître, savoir comment ils vivent l’un et l’autre. Ainsi, maintenant, le géant, c’est en vain qu’on essaierait de lui faire articuler une syllabe. Dès qu’il travaille, je veux dire dès qu’il collabore avec cet homme à la petite main qui parle tant, il a immédiatement froid aux pieds et aux mains et aussi au zèb et il devient complètement idiot.

Passant au récit en soi – en fait, point de récit. Encore une fois un kaléidoscope, une enfilade de jeux narratifs, des histoires imbriquées ou délitées, tout un art du subterfuge dans une narration dense, où les références sont nombreuses. Référence surtout à Pétrarque, mais aussi au Coran, et l’on devine en filigrane un écrivain ayant une profonde et intime connaissance de la littérature classique. Qu’il distille du latin dans son propos ne gâche rien, bien au contraire. Le mystère parfois n’en est que plus dense.

Le reste ainsi qu’une partie considérable du manuscrit est, à partir de cette ligne, rédigé non pas, comme on pourrait le penser, en turc, mais dans une langue absolument inconnue. Par contre certains renseignements obtenus avec parcimonie et, de sa part, tout à fait à contrecœur, par Enagrius Ehdelred – pas facile à découvrir : il se barricade avec des livres et du thé et beaucoup de bois dans un petit navire saisi entre les glaces au nord-ouest de l’île Diomède – permettraient de rétablir, à peu de chose près, la suite des événements. Tout d’abord l’histoire du géant. Mais là sir Enagrius Ehdelred se refuse absolument à en faire un compte rendu succinct.

Que dire, donc, que conserver d’un tel ouvrage ? Tout, et en soi, et profondément en soi. Le laisser comme mariner dans notre petite bouillabaisse de neurones pour le mieux intégrer, le laisser flirter avec nos découvertes littéraires et, surtout, ne pas l’encager. Ne pas restreindre Cingria – ni ce livre – à un simple récit issu de tel ou tel mouvement. Cingria n’est pas du siècle. Sa langue en est une autre. Sa voix oscille, cymbales ou triangle. Il vaut la peine de l’écouter.

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Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Les Autobiographies de Brunon Pomposo, L’Âge d’Homme, 1997, 104 p.
ISBN 9782825108567978-2-825108-56-7

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