« L’Assassinat de Rudolf Schumacher » de Bastien Fournier

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La politique, très peu pour moi. Mais – ayant eu la brillante idée de m’installer en Suisse aux alentours du 9 février 2014 – je connais tout de même mes classiques en matière d’extrême-droite helvète. Assez en tous les cas pour discerner sous les traits de l’assassiné Rudolf Schumacher les cheveux longs et le goût de la prose d’un leader bien connu sous ces cieux. Leader dont je tairai le nom ici-bas. Que se passe-t-il quand un tel personnage meurt d’une balle bien placée ? Pas besoin d’être écrivain pour l’imaginer : vengeance à tous les étages et victimisation d’un parti qui sait se servir des leviers classiques de la manipulation des masses. Et pour les flics qui gèrent l’affaire, pression politique et pression tout court devant les choux gras des médias.

Cette plaine imaginaire, représentez-la-vous comme un trou, un cratère sur la surface de la terre, une cuve, une étuve, et pensez qu’il y habite des hommes répartis dans cinq ou six villes de petite importance semées sur le parcours du fleuve. Ailleurs, de gros bourgs sont distribués dans la plaine, sur les coteaux, à la racine des montagnes ou plus en altitude sur les replats offerts par le relief. Les habitants toute l’année ont sous les yeux le spectacle des neiges éternelles et de façades de roche qui les isolent du monde, exactement comme les murs d’enceinte le font, dans les prisons, de l’espace dévolu à la promenade des détenus ; songez pour vous figurer cette image à tel tableau de Van Gogh où tournent en rond, blafards et tristes, des captifs dans une cour intérieure. Et comme ces pauvres hères forcés de n’admirer, pour connaître l’extérieur, que le ciel et les altérations de la météo, les habitants faute d’apercevoir leurs semblables ont pris l’habitude de scruter la voûte céleste et de ne s’adresser qu’à elle.

Passé le clin d’œil au réel, que reste-t-il du livre de Bastien Fournier ? Armand Fauchère, policier veuf qui noie les souvenirs de sa femme tout au fond de son verre, plus souvent qu’à son tour. L’homme est chagrin et attachant, il se pose des questions sur sa vie au creux de cette vallée sans embouchure. Il y rencontre – par la force des événements – de jeunes gauchos hurlant leur révolte sur des riffs de rock, une veuve finalement pas si éplorée, une jolie jeune femme au prénom qui sonne comme un présage (Victoire), et divers personnages en quête de vengeance. Chacun poursuit la sienne. À vous de les découvrir. Qui a tué l’affreux méchant, et pour quelle raison (et ce ne sont pas les raisons qui manquent), la lecture de L’Assassinat de Rudolf Schumacher vous l’apprendra.

Une odeur d’origan et de mozzarella s’échappait de la cuisine. Rudolf Schumacher saisit un gant de protection à un crochet, se rappela Mussolini, soupira, sortit la plaque du four et la posa sur le plan de travail. Il découpa la pizza en quatre morceaux qu’il arrosa d’huile piquante. Il mangea devant la télévision, s’étendit de tout son long sur le canapé et ferma les yeux. Il agaça son sexe qui derechef enfla, puis cessa de le toucher et le laissa tomber entre ses aines. Il manqua s’endormir à deux reprises. À deux reprises les bruits du poste l’éveillèrent. Une troisième fois il s’assoupit puis émergea du sommeil.
Le canon d’une arme était pointé droit sur lui. Il y eut une détonation. Sa dernière vision fut pour son fléau d’armes inutilement exposé sur la paroi du salon. Et le voile mauve de la mort tomba sur les yeux de Rudolf Schumacher.

Le style est fluide, rappelle vaguement celui des classiques policiers nordiques, mais s’empêtre parfois dans des maladresses et coquilles peu appréciées. L’histoire est sans réelle surprise, même la chute – qui se veut révoltante – ne m’a pas franchement marquée. Le roman est si court – aurait-il été écrit ou publié dans la précipitation ? – qu’il ne permet pas aux personnages de gagner en profondeur. Leurs motivations laissent parfois dubitatif et j’aurais aimé que l’imagination s’emballe un peu plus pour laisser place à des « et si » un peu plus engagés. Un roman qui se lit bien pourtant, facilement. Une porte d’entrée dans l’œuvre foisonnante de Bastien Fournier.

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