« Les Années silencieuses » d’Yvette Z’Graggen

zgraggen-BAN

Mai 1981. Yvette Z’Graggen est bouleversée. Elle sort de la projection de La Barque est pleine du réalisateur suisse Markus Imhoof, séance de cinéma qui suit de très près une visite qu’elle a faite d’Auschwitz. Et sa bonne conscience de suissesse, qui avait 20 ans pendant la Seconde Guerre mondiale, est d’un coup ébranlée. Comment a-t-elle pu être aveugle à ce qui se passait tout près d’elle ? Est-elle restée volontairement insensible au sort des 10’000 Juifs refoulés aux frontières de la Confédération helvétique ? Avait-elle les moyens de désobéir, d’agir, comme lui martèle le réalisateur qu’elle finit par rencontrer ? Pourquoi s’intéresser à une époque sur laquelle tant de choses ont été dites, pourquoi ne pas plutôt parler du sort des réfugiés qui n’obtiennent pas leur autorisation de séjour à l’heure actuelle ?


À quelles fins ? Avant d’entreprendre ce travail et d’y passer mon été, il fallait essayer de le déterminer avec précision. Non pas pour faire le procès de l’attitude du Gouvernement suisse pendant ces années difficiles : il avait déjà été fait par des gens plus compétents que moi et il était superflu d’y revenir. Pas non plus pour accabler « La Suisse » : c’était à l’époque, tout le monde le savait, un journal prudent, soucieux de ne pas déplaire aux vainqueurs du moment ; si j’avais souhaité une information plus complète, j’aurais pu lire un autre journal, faire des comparaisons et tirer des conclusions. Pour me mettre en question moi-même, alors, pour tirer à boulets rouges sur la petite jeune fille que j’avais été, préoccupée d’elle-même avant toute chose ? Peut-être… Mais surtout pour essayer de comprendre. Comprendre pourquoi on ne sait pas. Pourquoi, sachant, on fait comme si on ne savait pas. Pourquoi on oublie certaines choses et pas d’autres. Comprendre de quoi était fait ce temps que j’avais vécu, ce même temps, ces mêmes mois, ces mêmes jours, ces mêmes heures, où s’était inscrite pour des millions d’êtres semblables à moi une lente descente aux enfers.

Dans cette étude toute personnelle, Yvette Z’Graggen décide de s’appuyer sur trois éléments concrets : le livre d’Alfred Häsler La Suisse, terre d’asile ?, le quotidien qu’elle lisait à l’époque, et ses journaux et notes intimes. Tout en se concentrant sur deux années charnières, 1942 et 1943, l’auteure nous livre une reconstruction de son histoire, de l’Histoire. Chaque chapitre suit cette logique : les événements mondiaux, les réactions et silences en Suisse, son histoire personnelle.

Hésitant entre présent et passé, Yvette Z’Graggen nous raconte sa vie de secrétaire, dans les beaux bureaux clairs et hauts de plafond de la Croix-Rouge internationale. Les pieds bien au chaud grâce au calorifère devenu indispensable en ces temps de pénurie, elle aime à entendre le nom de Theresienstadt dont les sonorités lui paraissent si chantantes. Alors, c’est sûr, la vie est moins riante que ce qu’elle avait imaginé. Sa maturité en poche, elle pensait vivre sa jeunesse autrement qu’en entendant parler de bombardements, elle rêvait de séjours à l’étranger et se consolait grâce aux livres.

Oui, quand je lis « Sparkenbroke » de Charles Morgan, « Farinet » de Ramuz, « Contre-Point » d’Aldous Huxley ou « Printemps » de Sigrid Undset, j’échappe pour de longues heures au malaise qui, en sourdine, m’accompagne tout au long de mes activités quotidiennes : je suis au centre d’un monde où je me sens rassurée, protégée.

La Suisse telle une île, image classique, renforcée par la neutralité du pays qui en ces temps de débâcle décide de ne prendre ni part, ni parti. Alors oui, Yvette va skier, rit avec ses amies, regarde la France de l’autre côté du Léman, éprouve de l’amour pour son pays préservé, s’inquiète pour ses copains des deux camps, l’un en Pologne, l’autre en Hollande, est bien consciente que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, découvre l’amour et l’écriture. Yvette vit et se souvient, en 1981 de 1942, sans se défausser ni se dédouaner, en osant même se soupçonner d’antisémitisme larvé lors de certaines rencontres.

Jamais ma grand-mère ne parlait de la guerre, la sienne. À peine évoquait-elle les chevaux éventrés dans les rues de Nantes. Découvrir ces souvenirs qui ne sont pas ceux de ma famille, car je ne suis pas d’ici, m’a passionnée et touchée pourtant. Car une histoire, si elle n’est pas écrite, si elle n’est pas lue, disparaît à jamais.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Par Amandine Glévarec

Logo de l'éditeur, Les Années silencieuses, L’Aire, 1998, 231 p.
ISBN 9782881084928978-2-881084-92-8

Les commentaires sont désactivés.