« Air de la solitude » de Gustave Roud

Photo de Gustave Roud

Quand tu tournes le dos au Léman, tu découvres des champs et des forêts nichées dans les collines, des couleurs affadies par les nuages qui te galopent au-dessus. Au creux de ces replis, il y a eu des poètes qui sont nés, qui sont morts. Sur ta gauche, avec le Jura qui se fond dans le lointain, Chessex repose à l’orée de son bois, dans le cimetière face à sa demeure ; plus bas, dans la vallée nourrie par la Broye, Jaccottet a vu le jour ; entre eux deux, le long d’une route modeste, il y a une ferme qui tait son nom, une bâtisse comme une autre, que rien ne distingue et c’est là que Roud écrivit.

Dire les travaux des hommes dans cette campagne sans couleur sous un ciel doux diverti par les nuages touffus ? Aimé sème du trèfle, à petits gestes saccadés et précis. Les bûcherons enfument le ravin. Un vieux allume des monceaux légers de feuilles sèches.

Commencer ainsi cette chronique, ce n’est pas anodin, parce que chez Roud on trouve les bois, les champs, le travail des paysans, le rythme des saisons qui martèle le pays et les peaux, et le poète se retire en deçà de tout cela, on ne le distingue pas, il demeure introverti, secret à bien des égards, ne se livre que par ses poèmes, ses traductions. Je suis né dans le village à côté de Carrouge, à moins d’un kilomètre de la ferme de Gustave Roud, et c’est seulement quand j’ai entendu Chessex parler du poète, à mes quinze ans, que j’ai pris conscience de celui qui avait vécu si proche. À Carrouge, on ne parle guère de Roud. En Suisse romande, on ne parle guère de Roud. On le connaît, mais, au juste, qu’a-t-il écrit ? C’est cette solitude, surtout, qui poigne et transparaît dans son œuvre.

Mais voici qui est net, et juste. Mais vous parlez de la poésie qu’on lit, donc d’une poésie qui est déjà faite, et moi, je ne puis songer qu’à celle qui va naître, et je tremble. La poésie (la vraie) m’a toujours paru être (pensais-je en attachant mon dixième sac) une quête de signes menée au cœur d’un monde qui ne demande qu’à répondre, interrogé, il est vrai, selon telle ou telle inflexion de voix.

Ainsi en entonnant – car oui il faut entonner, un poème de Roud, ça se lit à haute voix, ça cavale depuis le ventre, ça tourne la tête – Air de la solitude, on pourrait penser lire un poète du temps passé, il use de formules, de tournures qui pourraient jurer. Il chante aussi les prés, les champs, la nature, mais ses phrases, le lent déroulement des évocations, le flot des voix qui s’affale ou s’évase pour finir, les couleurs qui saillent du texte, et l’air et les gens qu’on y croise, tout cela, en un concert sublime, nous emmène loin d’une simple poésie campagnarde. De même que Ramuz ne peut être réduit au poète des Alpes, Roud ne peut l’être à celui des champs.

Sous trois lampes
la table sombre où s’agitent huit mains rouges pour un échange de cartes coloriées
la craie l’ardoise et l’éponge la pourpre luisante d’une pipe un verre à liqueur vide sur l’assiette baguée d’or
un cigare exténué fume obliquement vers la lumière

Air de la solitude – et air il y a, dans ses deux sens. L’air de là-bas, celui des moissons, celui qui charrie les sons et les voix et les senteurs, et le chant aussi, car c’est un chant sans cesse renouvelé, qui accompagne les saisons. Mais seule la solitude, toujours, demeure, que ce soit au plus chaud de l’été, quand on prend son souffle à l’orée du village, ou de l’hiver, quand le vent durcit les mottes et les cœurs. Le nôtre, en tout cas, est martelé et ramolli des textes de Roud. Ni prose ni poésie, mais poignant et unique.

Tweet about this on TwitterShare on FacebookShare on LinkedInShare on Google+Pin on PinterestEmail this to someone

Par Bertrand Schmid

Logo de l'éditeur, Air de la solitude suivi de Campagne perdue, L’Âge d’Homme, 1995, 198 p.
ISBN 9782825106778978-2-825106-77-8

Les commentaires sont désactivés.