« L’Accident » de Marianne Brun

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L’accident. Un titre-tiroir qui en dit pas mal, qui en suggère beaucoup. Un drôle de mot pour décrire les relations d’une mère et de sa fille, comme nous le confirme la quatrième de couverture. Un mot tabou, prononcé du bout des lèvres, avec une moue un peu vulgaire. Un peu comme fille-mère finalement. La société bien pensante use et abuse des raccourcis : en un mot sous-entendre des douleurs, une vie, un gâchis. Un mot à double-sens, à double-fonds. Un titre parfait pour le livre de Marianne Brun. Deux visions s’articulent autour de ce que sera l’accident, le deuxième (vraiment ? seulement ?) du parcours entre une mère et sa fille, celui très banal d’une voiture qui finit dans le fossé. Et puis quoi ? Des deux passagères, l’une de 25 ans et l’autre d’à peine 7, une sera oubliée pendant que l’autre s’oubliera. Comment peut-on laisser son enfant seule, dans la neige, dans le froid, l’auteure n’explique pas, mais raconte. À nous de comprendre.

La petite suivait la trajectoire folle des oiseaux.
— « Christine » c’est pour les autres. Elle, elle veut qu’on l’appelle comme ça parce qu’elle dit qu’on l’a toujours appelée comme ça dans sa vie. « Maman », elle dit que c’est tout nouveau pour elle. En plus, on n’est que deux à l’appeler comme ça, c’est tout, alors ça lui fait bizarre de changer de nom, elle dit qu’elle a pas l’habitude.
— Moi j’aimerais bien être une maman pour qu’on m’appelle « maman »…
— Oui, mais elle, elle dit qu’une maman ça s’appelle toujours « maman » et que c’est pas bien original. Quand on dit « Maman ! » dans la rue, tout le monde se retourne !

Des yeux de Marion, la petite, nous savons que la situation est anormale. Quelle mère préfère être appelée Christine que maman ? Quelle mère ne répond pas aux cartes postales de sa fille envoyées de colonie de vacances ? Quelle mère gère la tenue du foyer sans assurer le moindre câlin ? Un enfant ne juge pas ses parents. Il prend ce qui lui est donné pour argent comptant et s’agace des autres adultes qui essayent de le questionner. Un enfant souffre mais se sent coupable. Un enfant n’accuse pas, ne revendique pas, mais fait avec les fêlures, les manques, les clefs en moins. Marion a blessé son petit frère – par accident – et se demande si c’est ce que lui reproche sa maman. Comme toute gamine de 7 ans, il lui manque la vision assez large pour englober ce qui lui échappe. Lecteur adulte, nous nous en émouvons, sans aucunement tomber dans le pathos ou dans le misérabilisme. Maîtrise totale de Marianne Brun qui a décidé de ne pas prendre la voix d’une petite fille pour nous raconter les misères de celle-ci.

Marion était en colo pour être punie et elle avait assez souffert. Elle avait compris, elle ne recommencerait plus. Or, elle restait là comme oubliée au coin. Sa mère ne répondait pas, ne lui écrivait pas.
Se pouvait-elle qu’elle l’ait oubliée ?
Le vertige qui s’était emparé de Marion dans les jours qui avaient suivi son arrivée recommençait de plus belle. Elle sentait son corps se vider d’un coup, et se tenait à l’écart pour que personne ne remarque qu’elle tremblait ou claquait des dents. Elle savait qu’on ne pouvait rien attendre de bon de la part des enfants gâtés. Elle devait taire sa douleur. Elle ne devait pas dire que sa mère lui manquait. Et encore moins qu’elle l’avait oubliée. Ça la protégeait des moqueries et ça protégeait sa mère qu’on aurait vite fait de prendre pour une folle – fallait-il être folle pour oublier d’écrire à sa fille !

Chronologie morcelée, l’auteure embraye sur ce fameux accident dont je vous ai déjà trop dit. Vient alors la troisième partie consacrée à Christine, la mère. Entre souvenirs et prise de conscience, entre incompréhension et autojustification, chapeau l’auteure de nous placer à la place de cette « mauvaise mère », condamnée d’office par la société, dont nous faisons partie. Bien sûr que les comportements atypiques fascinent. Bien sûr que nous voulons savoir ce qui a dérapé dans ce passé pour expliquer ce présent. Bien sûr que nous voulons nous délecter d’un comportement qui – c’est évident ! – n’aurait pas été le notre. Pauvre Christine, isolée, enfermée, incomprise, pour qui une simple date indiquée en début de chapitre rime avec arrêt de mort.

Christine calcula que si personne ne venait les voir avant la sortie de la maternité, ça lui laisserait le temps de s’y faire. De se faire à la petite. De croire qu’elle allait changer et se mettre à embellir. En attendant, elle pourrait la cacher. Et c’est ce qu’elle fit.
Elle n’arrive toujours pas à l’appeler « Marion ». On lui a dit que ça viendrait, que c’était normal avec le premier, ça fait toujours drôle, il faut du temps pour s’habituer…
Elle ne sortait pas avec elle. Elle la laissait dans son couffin et elle partait en ville, toute seule. Les commerçants continuaient de lui demander « c’est pour quand ? », et elle jouait le jeu. Elle reculait la date. On lui accordait encore des faveurs. Elle ne faisait toujours pas la queue chez le boucher.

Roman sociétal, drôle de raccourci aussi. L’Accident est bien plus que ça. L’Accident est un livre triste mais vivant, il prendra une place dans votre cœur, que vous soyez maman, ou pas. Un livre subtil et touchant, interrogatif et explicatif. Jolie prouesse. Bravo Marianne.

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