« À plat » de Jean Chauma

Couverture d'À plat de Jean Chauma

Il y a des auteurs dont la réputation précède la rencontre. Ce fut le cas avec Jean Chauma. Dur à cuire, ancien légionnaire, ancien prisonnier aussi. C’est donc avec une certaine image en tête que j’ai commencé la lecture de À plat, paru – comme il se doit – chez l’éditeur romand BSN Press. Résultat, surprise. Bien loin de l’histoire sombre ou du pur roman policier auquel je m’attendais, je me retrouve attachée aux pas d’un personnage, le suivant tout au long d’une journée qui risque bien d’être sa dernière. Ce n’est pourtant pas son premier braquage, on s’en doute, le coup semblait en or, on en doute. Portrait noir, descente dans la caboche d’un braqueur.

La journée a bien commencé.
Si Jean était conscient, tout particulièrement aujourd’hui, les jours tels que celui-ci, les jours où il a quelque chose à faire, s’il était conscient, s’il pouvait, s’il savait s’arrêter, arrêter le cours de sa vie, se regarder un moment comme il se regarde dans le miroir de la salle de bains, si seulement Jean avait la possibilité, juste à l’instant, de se demander, de se rendre compte de qui il est, de ce qui l’entoure… Non pas que Jean ne pense pas, non pas qu’il n’ait aucune vie cérébrale, bien au contraire. Dans sa tête, en un jour, des millions de pensées se bousculent, certaines passant et repassant, mais Jean ne sait pas avoir une pensée qui dure plus de quelques secondes. Il peut ruminer la journée entière sans que rien ne vogue vers sa conscience. Son cerveau est une mer houleuse faisant tanguer le bateau de ses pensées. Aucun port pour faire escale, sauf peut-être celui de l’oubli.

Et on y trouve quoi dans cette tête, sinon bien faite, du moins bien pleine ? Des impulsions, quelques pulsions – sexe, violence, désir –, des besoins, voire des principes – reconnaissance, fierté, indépendance – et des doutes, même si notre héros préfère ne pas trop y prêter garde. Classique a priori. Et pourtant, l’écriture de Jean Chauma ne l’est pas, et ça change tout. C’est avec un mélange bien à lui de finesse, de rudesse et de répétitions qu’il donne corps à son personnage. Que la logique nous surprenne, soit. Que cet homme nous semble brutal, parfois même plus proche de l’animal que de l’être sensé, c’est un fait. Cependant, la lecture de À plat reste passionnante. L’étude psychologique ne gomme en rien l’intérêt de l’intrigue, qui même succincte existe bel et bien. Les personnages secondaires, des femmes soumises ou vénales aux petits voyous, ne restent pas en rade et contribuent à planter un décor des plus crédibles.

Plein soleil.
Il y a des fois, à midi, le soleil vous saute à la gorge, vous pèse sur les épaules. Il faudrait pouvoir le dire à quelqu’un, en parler.
Jean n’a jamais fait ça ou, s’il a essayé – il a dû essayer –, il a ressenti cette impression qu’on ne l’écoutait pas, qu’on ne comprenait pas réellement ce qu’il voulait dire, comme tout à l’heure à propos de la plage. Finalement, il s’était tu jusqu’à présent, ce n’était pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il avait compris que les autres ne pouvaient pas entendre, ne pouvaient pas tout entendre. Comment auraient-ils pu, les autres ? Lui-même ne s’écoutait pas.
Il se rend compte à l’instant qu’il a des choses à se dire, mais il lui faudrait un peu de silence. Son ami qui le tire, qui le pousse. En a-t-il toujours été ainsi ? Serait-il possible qu’il n’ait bougé que sous l’impulsion, la pression des autres ? Il se demande : Suis-je libre ?

Alors bien sûr, impossible de clore cette chronique sans parler du côté sulfureux de ce roman. Le sexe fait partie des besoins et des envies de tout un chacun, visiblement de ce côté-là Jean a un coup d’avance. Que sa réputation, et son charisme, lui permettent d’obtenir les faveurs de toutes celles qu’il croise, ces pages vous le confirmeront. Est-il pour autant satisfait ? Non. Car là aussi Jean semble seul, fatigué, dégoûté, enfermé dans sa carapace ou dans l’image qu’on lui prête, incapable de réaliser autre chose, de sortir d’un modèle prédéfini. La solitude de cet homme limité, aux deux sens du terme, sans que cela ne soit péjoratif, le rend aussi plus touchant, plus humain. Et comme la vie n’est plus à un paradoxe près, c’est la case prison qui a permis à Jean – l’auteur cette fois – de se libérer, d’accéder à la lecture puis à l’écriture. Mais si Chauma maitrise désormais son destin, il a aussi tout pouvoir sur celui de son personnage. Pour son plus grand malheur, et pour notre plus grand bonheur.

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