« 33, rue des Grottes » de Lolvé Tillmanns

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Lolvé Tillmanns me fait vivre pour la première fois le paradoxe de la blogueuse littéraire : comment vous en dire assez pour vous donner envie de lire ce très bon roman, en évitant toutefois de vous en dire trop et de vous gâcher alors le plaisir de la découverte ? J’aime vous imaginer partir confiants à la découverte de la vie somme toute banale des habitants du 33, rue des Grottes, vous intéresser aux pensées des uns et des autres, admirer la facilité avec laquelle l’auteure change de style en fonction du personnage concerné, et puis d’un coup écarquiller les yeux – tout comme je l’ai fait – parce que oui, tout va déraper, et pas du tout comme vous le pensez.

Deuxième étage
Carlos
Comme si le clébard ne suffisait pas, il fallait que la gamine s’y mette ! Putain, quel boucan ! Je pensais qu’avec le bordélique congénital rentré chez ses parents, la souillon de service à la montagne et le marxiste d’opérette chez sa copine, je serais tranquille pour réviser, mais je me suis complètement gouré. Les voisins font autant de bruit que les colocs ! Merde !

Dans un double huis-clos parfait – entre les murs du 33, rue des Grottes, et dans la tête de chacun des protagonistes – Lolvé Tillmanns nous parle à la première personne dans chaque chapitre. Pas de risque de confusion pourtant puisque chacun d’entre eux commence par un prénom. Ça a l’air très scolaire dit comme ça, un peu lisse, mais c’est bien mal connaître la face sombre de l’auteure. Sous ses airs de jeune femme rangée, la voilà qui nous emmène exactement là où elle le désire, et autant vous dire que vous allez être surpris.

La cave
Bekim
Hier, j’ai terminé de repeindre les cadres de porte. Je n’aurai plus à croiser les yeux terrifiés de la belle fille du premier. Cette petite expression instinctive varie parfois ; lorsque je vivais en Italie, c’était plutôt du mépris que j’apercevais presque immédiatement dans le fond de l’œil, alors qu’ici, c’est le plus souvent une peur, froide, aigre que je rencontre dans le regard des passants, hommes et femmes. Parfois, je me retourne pour découvrir l’objet de cette méfiance. Évidemment, il n’y a jamais rien.

Tout est cohérent, tout est très plausible, tout ressemble à notre réalité. La petite esthéticienne est amoureuse de son Stéphane qui songe à la demander en mariage, Nicolas noie son angoisse de futur papa dans l’alcool, l’étudiant bûche sur ses examens, la concierge fait peur aux enfants mais prépare des gâteaux sans pareils, des ouvriers sans papiers sont planqués dans la cave. Bref, la routine. Parfois la TV ou la radio débitent des horreurs, personne n’y fait vraiment attention, chacun est pris dans son quotidien, ses petites et grandes peurs, ses problèmes à régler. Et puis la grande histoire rattrape la petite. Le message est clair et le même pour tous. Je me croyais dans une fresque sociale à la Balzac, je me retrouve dans Le Fléau de Stephen King.

Quatrième étage
Nicolas
J’ouvre les yeux sur un verrre d’eau, l’aspirine fait ploc ; une pluie de petites bulles d’air dans un peu d’eau. Les doigts d’Hélène caressent le verre. Ils sont toujours aussi blancs, mais un peu, juste un tout petit peu, moins délicats. Je referme les yeux et je sens ses mains qui me poussent, me redressent. Je suis assis, Hélène me fait boire, comme un enfant. J’aime ça. Elle sourit, son visage est doux, épanoui, presque aussi beau qu’à l’université. Je m’arrête sur sa bouche charnue, constate encore une fois que je n’ai plus aucun désir pour ce parfait petit bouton couleur de cerise écrasée. Ses lèvres bougent : Tu vas rester avec moi toute la journée, tu ne peux pas sortir. Elle me tend mon téléphone et je contemple l’écran plusieurs minutes avant de saisir le sens du délirant message écrit en majuscules :
LA CONFÉDÉRATION VOUS DEMANDE, DANS LA MESURE DU POSSIBLE, DE RESTER CHEZ VOUS. LES RÉUNIONS DE PLUS DE TROIS PERSONNES SONT STRICTEMENT INTERDITES.

Nous ne prenons jamais le temps de nous imaginer dans une situation d’urgence, comment prévoir ? Lolvé Tillmanns ne nous laisse guère le choix. Avec son style toujours sans faille, et toujours adapté au « héros » du moment, elle nous fait frémir ou nous brise le cœur, sans l’ombre d’un effort. Je ne vous en dirai pas plus sur l’histoire, vous pouvez tenter d’imaginer mais vous serez encore bien loin du compte. Tout reste cohérent, tout reste très plausible, tout ressemble (toujours) (malheureusement) à notre réalité.

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