« 10 heures 10 » de Prune

Prune, 10 heures 10

Je m’appelle Amandine, j’ai 35 ans et parfois je lis de la chick lit. Mais de la chick lit suisse hein, faut pas déconner quand même sur l’origine de la poulette. À moi, les réflexions purement féminines, du type « j’ai rien à me mettre » ou « tous des connards », en passant par « je me sens grosse » et « je suis vieille ». Une lecture totalement régressive, vaguement sexiste, certainement limitée, mais qui s’accorde si bien avec un certain état d’esprit. L’art et la manière de lire, sans se prendre le chou, de retrouver l’ambiance des cours de récré et autres sorties entre filles. Et de voir, surtout, comment s’en sortent mes congénères. Mal, si possible, enfin plus mal que moi, sinon intérêt zéro.

Je m’appelle Sarah, j’ai 29 ans et ma vie est pathétique.
Je vis dans un pays dont 80% de la population mondiale ignore l’existence, je travaille dans une entreprise dont 80% des salariés ignorent mon existence et mon chef est un connard.
Rectification, mon chef est le plus gros connard que la Suisse ait porté.
Malgré tout, ma famille est très fière de ma réussite professionnelle : coordinatrice web chez Gameo, une marque horlogère de luxe de renommée mondiale.
Coordinatrice web chez Gameo, un poste auquel probablement, ironie de la loi de Pareto, 20% de la population suisse rêve d’accéder. Cette entreprise possède en effet une incroyable réputation sur le marché de l’emploi, bien plus que d’autres concurrents comme Lorex…
C’est en tout cas ce qui est écrit dans la brochure que l’on vous remet à l’embauche.

Pour le coup, Prune, et son alter ego Sarah, ne s’en sortent pas vraiment bien. D’accord, job de rêve (sur le papier du moins) dans la com’, en Suisse, j’ose à peine imaginer le nombre de zéro de son salaire. Mais – cliché, cliché – l’argent ne fait pas le bonheur. Surtout quand on n’a rien d’autre à serrer contre soi qu’une vieille chatte nommée Bernadette Chirac et qu’on en arrive à devenir la soumise fantasmant sur son sadique de chef. Les femmes flippées sont excessives, ce qui les rend tellement, tellement attachantes. Insatisfaction féminine qui – c’est entendu – va donner lieu à toute une série d’épisodes, plus ou moins sexuels, et (bien sûr !) à un craquage sur une magnifique robe rouge griffée (Maje !), sans vous parler des escarpins qui vont si bien avec (achetés sur Sarenza).

Je m’appelle Sarah, j’ai 29 ans et je suis amoureuse de mon boss.
Ce matin, je suis fatiguée, déprimée, je me sens grosse, moche et vieille, bref, un lundi comme les autres.
Au bureau m’attendent une tonne d’e-mails non traités, une conférence téléphonique avec un fournisseur et mon chef, revenu de déplacement après plusieurs semaines d’absence.
Lorsque j’arrive au bureau, il est déjà là, comme à chaque fois. Il n’est pourtant que 8h33, mais mon chef est toujours parfaitement assidu. J’ignore à quelle heure il arrive le matin, mais on a toujours l’impression qu’il est là depuis l’aurore. Non qu’il ait l’air fatigué, il est toujours frais et pimpant, mais il a l’air d’avoir fait un milliard de trucs entre son arrivée et l’arrivée de son équipe.

Oui, oui, j’aurais pu rêver d’une étude sociologique pointue sur l’arrivée d’une Française en Suisse, sur les difficultés de s’intégrer au marché du travail helvétique, sur l’appréhension des différences de culture et de vocabulaire (ah, la joie des traductions de bas de page), mais nous ne sommes clairement pas là pour ça. Prune – Sarah – s’assume totalement dans son rôle de femme premier degré, et c’est plutôt réussi dans le genre. Même les fautes sont adorables, c’est dire (plaisir de cette « voie pleine de miel »). Une fille, une vraie, aucun doute. Et pour une fois, devenir une lectrice fifille pleinement revendiquée aussi, y trouver même un certain amusement, quitte à enchaîner ensuite sur un goncourable. Parce que quand même, la lecture est une chose sérieuse (quoique). 10 Heures 10, un roman – comme un bonbon sucré – à savourer (sans culpabilité).

La nouvelle, dans les un mètre septante, des jambes longues, fines, interminables, des fesses rebondies, un ventre plat, deux petits seins fièrement dressés comme des citrons bien mûrs, un cou léger et gracile, un menton bien dessiné, une bouche charnue, un petit nez retroussé, de grands yeux en amande de couleur noisette, une peau blanche, laiteuse qui semble douce comme de la soie, les cheveux blonds, mi-longs, attachés en une queue de cheval faussement négligée…
Je me délite.
Elle avance d’un pas faussement modeste, son pantalon bleu roi tombe impeccablement bien sur ses escarpins vernis à bout rond. En plus d’être magnifique, Madame se permet de porter le tailleur Maje que j’ai vu l’hiver dernier dans la boutique mais que je n’ai pas acheté parce qu’il ne restait qu’un trente six. Probablement, ce même trente-six qu’elle porte avec aplomb.
Je me retourne vers Rachel, elle me regarde également et ensemble on lâche un « La salope ! »

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Par Amandine Glévarec

, 10 heures 10, 2015, 282 p.

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